17.04.2008

Kijû Yoshida et Mariko Okada

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12.03.2008

Rencontre avec Kijû Yoshida

Rencontre avec Kijû Yoshida qui sera présent avec son épouse Mariko Okada, pour la rétrospective de ses films au Centre Georges Pompidou qui aura lieu du 29 mars au 19 mai 2008. Grand moment pour moi, malgré le peu de temps que j'ai eu à leur consacrer, notamment à Mariko Okada, que je rêvais de rencontrer.

Vous semblez très attaché à la France. Vous avez notamment étudié la littérature française. Pouvez-vous nous parler de ce lien particulier ?

 
Avant guerre, j’ai fait connaissance avec la France grâce à ma mère, qui m’emmenait voir beaucoup de films français. Je n’ai qu’une mémoire approximative des films que j’ai vu à cette époque. Cette femme, en réalité, n’était pas ma véritable mère, mais la seconde épouse de mon père. Lorsqu’elle intégra notre foyer, elle vint avec un album photo de stars du cinéma, chose très importante pour moi. Elle était férue de cinéma et me décrivait les différentes actrices et pas seulement les actrices françaises que l’on pouvait y trouver. Parmi les Françaises, Annabella, Danielle Darrieux, ou encore Claudette Colbert. A partir de ce moment là, j’ai commencé à prendre conscience de l’existence d’autres pays. Par la suite, à l’adolescence, j’ai lu un roman qui m’a marqué. Il s’agissait de La Nausée de Sartre. Auparavant, j’avais lu des œuvres traduites en japonais de Stendhal ou de Balzac, mais avec le roman de Sartre, c’était comme si quelque chose dans ce livre rejoignait ma propre personnalité. C’est véritablement cette œuvre là qui m’a conduit à me spécialiser et à m’intéresser à la littérature française. Plus tard, à l’université, j’ai consacré une thèse à Sartre. J’ai réalisé mon premier film en 1960 à l’âge de 26 ans et depuis l’année précédente commençaient à arriver les films de la Nouvelle vague française. Tout juste avant de tourner Bons à rien, j’avais assisté à la projection des Cousins de Chabrol. Je trouvais que la description des relations humaines rompait avec certains stéréotypes qui prévalaient jusqu’alors. Je lisais les Cahiers du Cinéma en français et j’avais rassemblé des informations, notamment sur les films de Jean-Luc Godard. Sans avoir vu les films de Godard, je souhaitais pour Bons à rien, soit lui rendre hommage, soit faire un pastiche. Une fois Bons à rien terminé, j’ai eu l’occasion de voir A bout de souffle. J’ai donc pu juger de tout ce qui séparait nos deux films dûs aux différences entre les contextes respectifs de nos deux pays. L’autre date importante pour moi, c’est 1969, où j’ai pu présenter le film Eros + Massacre pour la première fois au Festival d’Avignon. A l’époque, subsistait un problème au Japon d’atteinte à la vie privée concernant ce film. Il n’avait en conséquence pas pu être distribué dans mon propre pays. A Avignon, de surcroît, il a été beaucoup apprécié, ce qui contribua à obtenir un début de reconnaissance international. Un mois après, le film a été distribué à Paris à la Pagode. De là s’est instaurée une relation forte entre la France et moi. Avec en plus cette année, l’honneur de cette rétrospective au Centre Pompidou.

Qu’avez-vous appris lorsque vous étiez assistant auprès de Keisuke Kinoshita ?

 
Je suis rentré à la Shochiku à ma sortie de l’université. Si j’aimais le cinéma déjà à l’époque, l’univers du cinéma et ma conception personnelle étaient en revanche antagonistes. Je ne me voyais pas entrer dans ce monde là. Je n’en rêvais pas. Je n’aurais jamais eu l’idée d’en faire un objet d’étude. Tout cela était très loin de moi, de mes attentes. Le Japon était encore dans une situation de relative pauvreté et ma famille dans une situation précaire. J’ai dû trouver rapidement un emploi pour subvenir à ses besoins. Et une opportunité s’est présentée pour gagner de l’argent, travailler à la Shochiku, et pour cela j’ai dû passer le concours pour devenir assistant réalisateur. Il y avait environ 2600 candidats pour seulement 8 places. J’ai eu la chance d’être sélectionné sans pour autant avoir véritablement l’objectif d’en faire un métier, ce n’était pas une vocation. Je considérais cette activité comme un gagne-pain. Pendant près d’une année, j’ai travaillé auprès de beaucoup de réalisateurs différents, tous plus ou moins oubliés aujourd’hui. J’ai fait aussi la rencontre de Nagisa Oshima, avec qui j’ai lancé un groupe pour la promotion de scénarios originaux et nous avons publié ces travaux dans une revue distribuée en interne, à des gens comme Mariko Okada ou encore Keisuke Kinoshita. Kinoshita a lu de cette manière mon premier scénario qui s’appelait, littéralement, La tombe sur le littoral. Lisant cela, il m’a demandé si je souhaitais pas le rejoindre en tant qu’assistant. A la Shochiku à cette époque, il était l’égal d’Ozu. Considéré comme un grand maître, c’était un grand honneur de travailler à ses côtés. Ce statut particulier lui permettait de n’avoir à tourner qu’un film par an, ce qui nous offraient à nous, assistants réalisateurs, la possibilité d’avoir beaucoup de temps libre, une fois le tournage terminé. Cela m’a permis de voir énormément de films américains et français. Je n’ai pourtant pas subi de profonde influence de lui, dans la mesure où je n’idéalisais pas le cinéma. Cependant, j’essayais de déterminer de quelle manière je pourrais trouver ma propre voie. Je me rendais compte aussi de tout ce qui nous séparait. Sans doute, ce que je lui dois relève davantage d’une règle de conduite, d’une sorte de « morale du cinéaste », notamment dans ses relations avec la société de production. S’il était capable de faire des compromis sur certains points, en revanche, il ne transigeait pas sur d’autres et pouvait résister. Vis-à-vis également des acteurs, Kinoshita leur laissait une pleine liberté, pour que chacun puisse révéler son talent, chose qui a perduré dans ma façon de les diriger.

Dans les films de vos débuts, j’ai particulièrement apprécié Le Sang séché, que je trouve d’une étonnante modernité et très critique dans son propos. Aussi, je me demandais à ce sujet qu’elle était la marche de manœuvre d’un jeune réalisateur comme vous à l’époque, que ce soit vis-à vis des acteurs ou des producteurs.
 

A mes débuts, ce qui m’a sans doute aidé, c’était de bénéficier de cette étiquette de Nouvelle Vague japonaise. Se répandait l’idée qu’il se passait quelque chose de nouveau dans le cinéma japonais et les journalistes étaient réceptifs à cela. Les spectateurs et la presse nous ont soutenu. Je raconte dans ce film l’histoire d’une personne qui se suicide et qui pour cette raison devient un héros jusqu’au dénouement final, qui peut être compris comme une critique de la société, société qui perdurait depuis longtemps et qui glorifiait le sacrifice de soi. Je m’opposais à cette idée, à ce système hérité de l’avant-guerre et qui subsistait et qui devait être selon moi remis en question, critiqué. A la fin du film, on voit la photographie en grand format du personnage principal sur une façade qui s’effondre et l’acteur Keiji Sada, star de l’époque. Dans la chute de ce portrait, on peut effectivement voir le symbole de la fin d’une période, pour le cinéma japonais, pour la Shochiku, pour son star-system. Keiji Sada d’ailleurs comprenant les enjeux du film, a interprété son rôle de bon cœur. Jusqu’où la Shochiku a-t-elle eu conscience de cela, du danger, je ne le sais toujours pas. Ils devaient être inquiets car ils pressentaient eux aussi les limites de ce système et ils ont tout de même laissé passer le scénario, scénario que je leur avais fait lire et qu’ils avaient accepté. C’était donc recevable à l’époque. Malheureusement, le film n’est resté que quatre jours sur l’écran puisqu’il se trouve qu’il a été diffusé au même moment que le Nuit et Brouillard au Japon de Oshima, que par ailleurs un leader du Parti Socialiste a été assassiné, et que donc, dans cette ambiance là, il pouvait être mal interprété vu le contexte. Ils ont donc préféré les retirer tous deux des écrans.

J’aurais beaucoup de questions à vous poser… Malheureusement, nous n’avons pas le temps. Très courte question donc pour Mariko Okada. Comment êtes- vous devenue actrice ?


Mariko Okada : Mon père était acteur très connu du cinéma muet (Tokihiko Okada, acteur chez Ozu et Mizoguchi, notamment. NDLR). A la Toho, il y avait une école où l’on pouvait prendre des cours pour devenir acteur. Au sein de cette école, après une semaine j’ai été engagée… J’ai été très surprise !

Kijû Yoshida : (rires) C’est bien la seule à ne pas le savoir, car toute sa famille a fait le nécessaire pour qu’elle devienne actrice…

 

  Affiche originale japonaise de Eros + Massacre

Grand merci à Matthieu Capel, Terutaro Osanaï, Julie Dejode et Manon Ouellette.