22.10.2007
Funérailles des roses (1969) de Toshio Matsumoto
Sorti en 1969, Funérailles des roses, premier long-métrage de Toshio Matsumoto et démente ré-interprétation du mythe d'Œdipe dans le Japon des sixties, est à voir de toute urgence.
Odyssée à travers le Tokyo underground, ce film nous plonge au cœur de la communauté gay à travers la vie d'un cabaret, le Genet, où se cotoient les marges dans une profusion de drogues, de musiques psychées et de mecs en tout genre. Deux travestis se crêpent le chignon pour prendre le pouvoir d'un bar et de son propriétaire, dont ils sont amants. Alors que l'un est résolument dans le vent, son rival incarne davantage la beauté classique japonaise. Sapes chic et sourire de choc contre kimono en soie et petite courbette.
Malgré son sujet particulièrement novateur pour l'époque, le film s'inscrit dans une certaine tradition nippone du travestissement, des onnagatas du kabuki et des premiers films muets. Dans un rôle de femme fatale, Fukasaku avait aussi employé peu avant, le célèbre Akihiro Miwa aux cotés de Mishima dans le Lézard noir (1968). Mais, pour la première fois, Matsumoto ne se limite pas à cette démarche : il donne non seulement un rôle, mais aussi et surtout la parole à ceux, qui sont plus que des travestis, des gays de cette époque. Se situant ainsi davantage dans le prolongement de figures d'avant-gardes qu'il admire et qui ont évoqué le sujet : Jack Smith et surtout Jean Genet. Figure tutélaire, l'écrivain français innerve le récit dans sa totalité, du thème abordé à la décomposition narrative, du nom du bar, au titre du film qui évoque son roman : Pompes funèbres.
25 ans avant ses apparitions remarquées dans Ran de Kurosawa, Peter -Eddie dans le film- avait été débusqué par Matsumoto, irradiant l'espace de sa présence dans la boite dans laquelle il l'a déniché. Il incarne véritablement le personnage et parcourt le film avec une délicatesse timide, qui cache une détermination certaine. Eddie fait tout pour protéger son homme et se rendre indispensable dans le lieu qu'il connaît le mieux. Par là, sa vie prend sens et oublie la tyrannie d'une mère et l'absence d'un père.
Eddie est sublime. Filmé sous tous les angles, dans des portraits aux allures cubistes, il absorbe le regard de la caméra sous la douche, en photo, dansant, se maquillant, de profil, en buvant, en baisant. Magnifiques sont les scènes d'errance et de shopping dans la ville, les trips allumés entre amis filmés en roue libre et les moments sensuels où les corps se touchent en gros plan. Mais Matsumoto nous montre aussi qu'il filme son acteur, comme pour ne pas se laisser ensorceler par la représentation et prend de la distance face aux faux-semblants. Le film déploie sa sourde puissance. Il se construit en même temps qu'il se déconstruit, dévoilant sa complexité.
Matsumoto convoque la poésie des contraires, du documentaire et du cinéma expérimental au sein d'une œuvre écartelée entre réalité et sur-réalité. Deux champs d'investigation dont elle est l'enfant hybride et dont il épuise et surmonte les possibilités. Ainsi, le quotidien du jeune homme est soumis aux éclats soudains de l'inconscient, des rêves et des pulsions. Tout comme le récit est remis en cause par les surgissements du hasard, la fiction est prise au piège du documentaire. Ca et là, soudainement, parole est donnée à des homosexuels, qui nous expliquent quelle est leur vie ou donnent leur avis sur ce qu'ils pensent du film.
Funérailles des roses relève autant de l'étude sociologique et psychanalytique que de l'expérience poétique visuelle. C'est aussi une critique profonde du système cinématographique et de la société japonaise dans son ensemble. Le modèle social bienheureux de la famille alors en vigueur est violemment remis en cause et broyé au final de ce parcours tragique, qui pourrait tout aussi bien être la trajectoire du Japon d'après-guerre.
Malgré cette noirceur, le prodigieux est que Matsumoto ne se prend pas au sérieux, sur un sujet qui a fait déprimer nombres de réalisateurs, tout particulièrement français. Car mine de rien, le sujet est plutôt dur. Derrière les fards de la fête se cachent la souffrance d'une homosexualité qui ne s'assume que difficilement. Dans une société qui vénère le groupe, le mépris de la mère pour son fils et le regard interrogateur des gens dans la rue sont révélateurs d'un malaise. Ces funérailles sont avant tout celles de la jeunesse japonaise qui voit lentement passer sous ses yeux son corbillard. Manipulée, trompée par ses aînés et par le destin, elle est rattrapée par ses démons et ne peut que se résoudre à les affronter.
21:45 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, funérailles des roses, Toshio Matsumoto


