09.06.2007

15 (2003) de Royston Tan

L'adolescence perdue de Singapour filmée par un réalisateur de 26 ans, vision dérangeante, forme détonante, voilà 15, premier long prometteur de Royston Tan...

Initialement court métrage de 25 minutes, 15 a fait la tournée des festivals, dont celui de Clermont-Ferrand. Le film a tellement enthousiasmé Eric Khoo, qu'il a demandé à Royston Tan de passer à une durée plus conséquente et l'a produit.

Cinq garçons. Deux histoires distinctes qui se ressemblent. La première est celle d'une sorte de fratrie, voire de couple, dont l'un des membres va disparaître dans la nature. Dans la seconde, ce sont deux autres anges déchus, qui aident leur camarade à en finir avec l'existence, cynisme qui semble être la manifestation ultime de leur amitié. Ils vont faire de leur mieux pour lui trouver l'endroit idéal, l'entourent et vont même jusqu'à lui prodiguer des conseils, comme si nous étions dans le registre de la performance sportive. Il ne veut pas mourir petitement mais faire de sa mort un spectacle qui se fera l'écho de la presse et des télévisions, une situation qui montrera la fin macabre de ce désespéré, de ceux qu'on ne voit généralement pas ou qu'on ne veut pas voir. Extrêmement dérangeant, le film trouve son exact contrepoint dans certaines séquences, qui ne jouent plus sur le cynisme, mais sur l'émotion. En plan séquence, le candidat au grand bond dans le vide pleure, seul au monde, les larmes remontent sur son visage comme si le cinéaste voulait lui les sécher.

Tous ont une quinzaine d'années, ils errent dans la rue, évitant les suicidaires qui tombent des immeubles, discutant avec le regard éteint symptomatique de cet âge, posant devant les magasins, séchant les cours, glandant, fumant des clopes. Ils font des conneries, emmerdent les gens, leur font peur dans les ascenseurs et dans le bus. Ils matent des films de cul, se mesurent le sexe. Rien de bien distinct des autres endroits du monde, si ce n'est cette inlassable chute des corps, qui revient hanter les films de Khoo ou ici de Tan. A l'évidence, plus qu'une obsession de producteur, il s'agit d'une horrible évidence nationale, frappant la jeunesse de plein fouet, et qui, pire, finit par s'en amuser.

Espèce à part, ces jeunes sont les rebuts d'une société moisie par la violence et l'absence tout aussi brutale des parents. Le seul moment où est évoquée une figure paternelle, on ne distingue que des mains qui finissent en claque sur un visage tuméfié. Les autres se présentent comme des ombres éloignées, dont ils redoutent les commentaires sur l'échec de leur scolarité. Coups et insultes, voilà comment ils les voient. Poussés progressivement à la rue, ils sont livrés à eux-mêmes et vivent selon leurs propres règles (la fraternité) et modèle économique parallèle (le deal). Terrifiantes scènes : bourrage de cachetons dans la gorge, automutilation au cutter, et, plus doux, séquence de tatouage et piercing entre potes. La souffrance que l'on impose à son propre corps et à ceux que l'on aime.

Au jeu des rapprochements, deux cinéastes planent sur 15 : Larry Clark et Wong Kar-wai, entre la vision hardcore de l'adolescence de l'un et la photographie chaude et suave de l'autre, approchant le vide et les ombres humaines des villes. Leur succède Royston Tan, employant les formes contemporaines pour une visée quasi documentaire. Mais il les détourne, les pervertit, les prend à leur propre piège. Comme dans un clip, les jeunes chantent, mais avec des mines effrayantes bien loin de la plastique des lisses visages de la pop asiatique. Du jeu vidéo, Royston Tan réemploie les méthodes pour filmer les affrontements entre gang. Le dessin animé si cher à la jeunesse devient le média idéal pour faire office de guide du suicide. Par ailleurs, un diaporama, sorte de carte postale promotionnelle, fait défiler les tours en hauteur, - on devine pour quelle triste finalité.

Royston Tan pourrit les formes, filme dans l'urgence et défie la censure, montrant avec singularité, une réalité, le désespoir et la mort de la jeunesse de Singapour. Autant de signes qui nous font dire que ce cinéaste est à suivre et que ce film devrait être distribué.

S.B. 

Biographie de Bong Joon-ho

Après seulement trois longs métrages, Barking dogs never bite, Memories of murder et The Host, on peut sans trop prendre de risque affirmer que Bong Joon-ho est l’un des meilleurs réalisateurs coréens actuels. D'où cette biographie.



Né en 1969, Bong rêve sur les bancs de l'école de devenir réalisateur. Sans être décidé par un film ou un réalisateur en particulier, il a surtout bénéficié d’un environnement familial doué pour les arts, entre un père, designer, et un grand-père, Park Tae-won, écrivain. Enfant, alors que peu de films étaient visibles dans les cinémas locaux, Bong se plaisait à regarder l’AFKN, une chaîne américaine pour les militaires, où il a pu découvrir et apprécier les œuvres de Frankenheimer, Friedkin, Coppola, Spielberg.

Parmi les films qui l'ont marqué, il cite volontiers Le Salaire de la peur de Henri Georges Clouzot, La Horde sauvage et Croix de fer de Sam Peckinpah, La Grande évasion et Papillon avec Steve Mc Queen.

A l’université de sociologie de Yonsei, dont il sera diplômé, il fait parti du ciné-club. Il s’intéresse alors davantage à des cinéastes comme Edward Yang et Hou Hsiao-hsien, dont il mémorise chacun des plans de leurs films, mais aussi à deux réalisateurs japonais Shohei Imamura et Kiyoshi Kurosawa, pensant que ce serait bien d'avoir de tels films en Corée.

Après avoir réalisé des films en 16 mm à l'université, Bong rentre à la Korea Academy of Film Arts, vivier de nombreux réalisateurs de talents des années 90. Il tourne Incohererence, qui traite de l'hypocrisie des intellectuels. Avec ce court, il commence à attirer l’attention des critiques. Après ses études, il participe à l'écriture de scénarios pour Motel Cactus de Park Ki-yong et Phantom the Submarine de Min Byung-chun. Sur ces films, il collabore avec son ami d'université, lui aussi réalisateur de Save the green planet : Jang Jun-hwan.

Il se consacre dès lors essentiellement au cinéma et commence à écrire ses propres scénarios. Avec Barking dogs never bite, il signe son premier long, véritable flop au box-office, seulement 70000 spectateurs en Corée mais qui séduit critiques et festivals (Hong-Kong, Buenos Aires, Tokyo, Locarno, Slamdance).

La reconnaissance vient avec le succès de Memories of Murder en 2003, film qui traite de l’histoire vraie d’un serial killer à Hwaseong. Prenant le contre-pied de Barking dogs never bite, Memories of murder change de style et illustre le talent de son réalisateur dans un tout autre genre, le film policier, dont il défie les conventions. Inspiré d’une pièce de théâtre Come to see me, il renvoie la Corée dans les années 80, plongeant le film dans l’atmosphère de l’époque, absente de l'oeuvre originale.

L’écriture du scénario, pour lequel il a fait de très longues recherches lui coute un an de travail. Il s’investit aussi de la sorte avec son équipe lors du casting. Il finalise son choix après avoir rencontré une centaine d’acteurs. Enorme succès, Memories of murder est devenu le septième plus gros hit de l’histoire du cinéma coréen.

Après de tels efforts, Bong prend du recul et se consacre à des projets de moindre envergure. Il tourne un clip musical et l’un des trois films numériques commandés par le festival de Jeonju en Corée, intitulé Influenza. A cette occasion, il a comme partenaires le Japonais Sogo Ishii et le Chinois Yu Lik-wai. Construit à partir d’images de vidéosurveillance de métro et de banque, le film de Bong explore le déviance vers la violence d’un citoyen ordinaire.

Son troisième film The Host concrétise un rêve de jeunesse, puisqu’il a imaginé ce projet depuis 18 ans : "je me suis fait la promesse que si je devenais réalisateur, je tournerai un film avec un monstre apparaissant sur la rivière Han, monstre qui s’attaquerait aux passants." Explorant les contractions de la société coréenne contemporaine à travers la science-fiction, Bong a su convaincre les critiques et le public, remportant le plus grand succès de tous les temps en Corée.
Polyvalent, Bong Joon-ho parvient à concilier une veine populaire et un talent novateur.
 
S.B.