08.12.2007
Rencontre avec Yonghi Yang
Au festival de Berlin cette année, rencontre avec Yonghi Yang pour son film Chère Pyongyang, film adoré, vu à Paris Cinéma l'année précédente. Le film repasse cette année en France dans le cadre du festival coréen.
J'avais déjà retranscrit l'entretien en français et rédigé un article sur ce film
Il s'agit du même entretien mais cette fois-ci en video et en anglais (no comment...). Il se divise en trois temps :
Première partie
Berlin, 2007
Parcours avant Dear Pyongyang
Le Festival International de Yamagata
10 ans de travail
Imamura, encore
Une façon très naturelle de filmer
Deuxième partie
Berlin, 2007
Le père comme personnage principal
Grandir avec une caméra
Difficultés de tournage
Go ahead Yonghi !
Troisième partie
Berlin, 2007
Difficultés de tournage (Suite)
Votre famille a-t-elle vu le film ?
La réception du film par le public
18:30 Publié dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Yonghi Yang, Dear Pyongyang, chère pyongyang
09.06.2007
Chère Yonghi Yang
J'ai vu votre film et je l'ai profondément aimé. Tenté d'écrire quelques mots et puis sachant que vous veniez à Berlin, j'ai voulu vous rencontrer pour vous témoigner mon admiration. Votre premier film, Chère Pyongyang était un film simple et incroyablement beau...
S.B. : Avant de commencer, je voulais simplement vous dire que j’ai adoré votre film, Chère Pyongyang, raison pour laquelle je suis venu à Berlin cette année et ai tenu à vous rencontrer.
Yonghi Yang : Merci beaucoup !

S.B. : Que faisiez-vous avant Chère Pyongyang ?
Y.Y. : Chère Pyongyang est mon premier film de cinéma. Avant cela, j’ai travaillé pour des magazines d’informations télévisés et réalisé deux documentaires de 30 minutes toujours pour la télévision. La majeure partie de mon travail s’est centrée sur l’Asie et sur des problèmes graves de société, comme la prostitution enfantine en Thaïlande, l’éducation en Chine ou au Bangladesh, ou encore ce dont traite en partie Chère Pyongyang : le problème des Coréens au Japon.
S.B. : Comment êtes vous passée de la télévision au cinéma ?
Y.Y. : A peu près à la même période, j’ai commencé à me rendre régulièrement au festival de Yamagata (un des plus importants et mondialement reconnus festivals de documentaires N.D.L.R.). J’ai appris beaucoup en fréquentant assidûment cette manifestation et en y voyant énormément de films. Souvent, les programmes télévisuels sont voués à disparaître après leur diffusion : cet aspect de l’exercice me déplaît. J’ai souhaité alors me concentrer sur quelque chose de plus conséquent, de plus approfondi, de plus personnel. Yamagata m’a permis de me rendre compte de cela. Et c’est alors que j’ai commencé à collecter des éléments pour mon film. Je voulais éviter de réaliser un documentaire sur les Nord-coréens au Japon, mais un documentaire sur ma famille.
S.B. : Qu’est-ce qui vous a particulièrement plu à Yamagata ?
Y.Y. : Ce n’était pas tant les documentaires portant sur des questions graves, plutôt les œuvres plus intimes, plus personnelles portant justement sur la famille. Yamagata m’a appris aussi une chose fondamentale, à savoir qu’il n’y a pas de recette toute faite pour faire un film, qu’il n’y a pas vraiment de règles prédéfinies, qu’on peut inventer les siennes propres.
S.B. : Vous semblez justement avoir fait cela dans Chère Pyongyang ? Comment avez-vous trouvé votre propre façon de filmer ?
Y.Y. : J’essayais surtout d’être proche d’eux, de rapprocher d’eux ma caméra lorsque c’était nécessaire mais sans toutefois utiliser le zoom. Ma caméra était comme mon œil, je voulais que ce soit comme une partie de mon corps. Quand je baissais le regard, elle le baissait avec moi.
S.B. : Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce film ? Certains passages filmés sont anciens ?
Y.Y. : Certaines images datent d’il y a plus de dix ans. Soit 120 heures d’enregistrement, ce qui ne fait pas si long que ça. En y repensant, j’ai passé plus de temps à ne pas filmer qu’à filmer, à établir une confiance, un rapport naturel, à discuter. Je voulais faire en sorte que mon entourage soit plus à l’aise avec ma caméra, ne pas les brusquer. Même si je n’enregistrais pas forcément ce qu’ils disaient, elle était tout le temps présente, comme pour leur faire comprendre que l’on ne pouvait nous dissocier elle et moi, et comme je le disais, qu’elle était une partie de mon corps. Finalement, j’ai surtout passé du temps à les écouter.
S.B. : En voyant votre film, j’ai tout de suite pensé à Imamura. En vous intéressant à la « petite histoire », non à celle des ouvrages historiques, vous faites un vrai travail critique d’historienne tout en allant au-delà, c’est-à-dire en lui donnant une tonalité encore plus personnelle puisqu’elle vous touche dans votre chair. Avec pour résultat : une émotion certaine…

Y.Y. : Quand j’ai procédé au montage, j’ai pensé que par le biais de cette histoire personnelle, le public pourrait accéder à certaines autres questions, questions sur les Coréens au Japon, questions sur leur condition de vie, questions sur l’histoire de la Corée, questions aussi essentielles sur les relations entre un père et sa fille, une fille et sa mère. Comme lorsqu’on entre dans une maison, je souhaitais qu’en plus de l’accès principal, il y ait d’autres portes à l’intérieur, que chacun puisse ouvrir les siennes, en évitant, surtout, le côté donneur de leçon, le ton professoral.
S.B. : Votre façon de filmer est vraiment très naturelle, surtout lorsque vous filmez votre père…
Y.Y. : Au départ, il ne devait pas être le personnage principal. Pendant cinq ans, il ignorait la caméra, ne voulait pas tellement en entendre parler. Il n’utilisait que très peu de mots au commencement. J’ai découvert beaucoup de choses que j’ignorais totalement sur lui. Il était tellement mignon dans son pyjama dans la vie de tous les jours ou dans la rue lorsqu’il disait bonjour à tout le monde. D’un autre côté, au sein de la même personne coexistait un aspect moins reluisant, la fierté de l’uniforme, les médailles. Le contraste entre les deux aspects de l’homme m’a beaucoup intéressée. A travers cela, je voulais vraiment découvrir qui étaient mes parents, sans toutefois les juger. La caméra m’a permise de poser certaines questions que je n’aurais pas pu poser et surtout de rétablir un lien avec mes parents, lien qui s’était quelque peu effacé au fil des ans.
S.B. : Quel genre de difficultés avez-vous rencontré lors du tournage ?
Y.Y. : Bien sûr cela n’a pas été facile de tourner à Pyongyang. J’ai toujours prétexté auprès des autorités que j’étais une touriste, jamais que je n’en ferais un autre film qu’un film de vacances ! J’ai quand même annoncé à mes frères, qu’il se pourrait que j’en fasse autre chose. J’avais terriblement peur pour eux, que cela leur fasse du tort, mais ils ne m’ont jamais vraiment dit non, simplement dit que j’étais incroyable, certainement folle (rires). Comprenant mon envie et ma démarche, ils m’ont tous, eux et mes parents, plutôt encouragés.
S.B. : Votre famille a-t-elle vu le film ?
Y.Y. : Ma famille en Corée du nord n’a pas pu le voir. A présent, mon père ne peut ouvrir les yeux qu’avec difficulté. Ma mère l’a vu. Pour le nouvel an, un de mes frères de Pyongyang m’a écrit pour me dire que des gens venus du Japon et

lui en avaient parlé. Il était très content de savoir que le film avait été projeté dans plusieurs pays ! Cela a été un soulagement pour ma mère et moi, car nous étions terriblement inquiètes toutes les deux.
S.B. : Il y a un moment ahurissant, sublime, lorsque la lumière s’éteint subitement, et que votre neveu continue à jouer merveilleusement du piano dans le noir.
Y.Y. : Il y a des coupures d’électricité en Corée du nord. Ca arrive assez souvent. Ce n’était pas recherché, les habitants y sont habitués.
S.B. : Quelle est situation actuelle des Coréens au Japon ?
Y.Y. : Cela s’améliore pour eux. Mais subsistent encore de nombreuses inégalités. Même si leurs grands-parents, leurs arrières grands-parents sont venus au Japon construire, bâtir des infrastructures, travailler très dur dans ce pays, les enfants ne peuvent ni prétendre à la nationalité, ni parfois bénéficier d’un statut égal à celui des Japonais. Beaucoup de choses demandent à être encore améliorées. Actuellement, ces problématiques intéressent même des habitants de Corée du sud, et de plus en plus de livres sont écrits à ce sujet. De nombreux documentaires ont aussi vu le jour dernièrement.
S.B. : J’ai constaté que les mariages mixtes entre Coréens et Japonais sont toujours aussi mal acceptés.

Y.Y. : Même si les lois ont changé, les mentalités, elles, ont plus de difficulté. Il faut du temps. Par exemple, lorsque j’ai voulu louer un appartement à Tokyo, - ce n’est pas la campagne, Tokyo !- ou encore à Osaka, là où la population coréenne est pourtant la plus importante au Japon. Disons sur 10 personnes 3, ou 4 refusaient d’emblée le dossier parce que je ne portais pas un nom japonais. Je pouvais pourtant payer, je parlais aussi bien si ce n’est mieux japonais qu’eux, je ne comprenais vraiment pas quel pouvait être le problème.
S.B. : Il y a même certains Coréens qui vont jusqu’à dissimuler, changer leur nom d’origine ?
Y.Y. : Oui. C’était un des sujets que j’ai d’ailleurs traité dans un de mes documentaires pour la NHK à mes débuts.
S.B. : Quelles ont été les réactions du public lors des diverses projections dans le monde ?
Y.Y. : J’ai été très surprise en Allemagne. Quand je suis revenue pour la seconde fois, ils m’ont posé tout un tas de question. Il faut dire que notre histoire n’est pas si éloignée, - encore plus à Berlin -, ils ont été confrontés à la séparation de leur pays. L’on retrouve donc de part et d’autre les mêmes tragédies familiales. Ils éprouvent une sorte de compassion pour ce que nous vivons. Ces similarités, cette compréhension mutuelle, cela a été une très bonne expérience pour moi. En ce qui concerne les Coréens, j’étais très inquiète de leur réaction. J’avais peur que mon père soit mis sur liste noire en tant que activiste et militant mais leurs remarques ont été finalement très positives.

Au Japon, c’était a priori plus compliqué. Déjà, ils étaient effrayés par le titre Chère Pyongyang. Avec tout ce qu’il se passe entre les deux pays, ils ne pouvaient pas supporter qu’on puisse mettre « chère » devant Pyongyang. Certains allèrent jusqu’à me demander cette chose stupide : « Vous supportez le gouvernement nord-coréen ? » Pour les projections presse, au départ, les journalistes étaient suspicieux, mais après je n’ai eu que de bons retours. Mon producteur était d’ailleurs un peu déçu, il espérait certainement un scandale (rires)… Plus globalement, cela a fait du bien aux Japonais, car certains en ont marre de la vision unique de la Corée du nord, des clichés réducteurs qui sont véhiculés à longueur de journée dans les medias.
S.B.
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