22.08.2007

Masumura encore...

Nouveau texte ici, cette fois sur La Voiture d'essai noire (1962), très bon film, encore une fois, vif et critique.

Je ne sais pas s'il y a eu des précédents, d'autres exemples de ce genre à l'époque : l'espionnage industriel. Mais d'espionnage certainement, c'est à cette période que débute les James Bond.

A un moment, j'ai pensé à un film, dont je ne parle pas, c'est Le Pigeon (1958) de Mario Monicelli. Une seule scène m'y a fait penser. Quand ils se repassent le film. Evidemment, toute en retenue chez Masumura... A Zurlini, à Antonioni, aussi dans un très court instant, sur la fin. L'Italie, le corps, mais il y a eu aussi cela au Japon, le corps, le désir, la liberté avec les taiyozokus...

Les acteurs sont vraiment très bons, et j'ai toujours un grand plaisir à voir et revoir Eiji Funakoshi, troisième en partant de la gauche (parti cette année). Découvert Hideo Takamatsu ? deuxième en partant de la gauche, (parti lui aussi cette année), excellent en chef du renseignement. Il y a aussi Jiro Tamiya, quatrième en partant de la gauche, avec le bas de son visage un peu cassé (lui parti, bien avant, d'une balle dans la tête) et le journaliste (Kichijiro Ueda), qui est un modèle du genre, un régal. Comme quoi, il n'y a pas qu'Ayako...

Enfin la rétrospective commence ce soir, il va falloir se doper certains jours, avec trois films à voir dans une seule soirée !

17.08.2007

Passion (1964) de Yasuzô Masumura

Yasuzo Masumura adapte Manji, roman des années 30 de Junichiro Tanizaki, auteur qu'il affectionne. Il n'en oublie pas pour autant ses obsessions propres, cette fascination morbide pour l'actrice Ayako Wakao. Allégorie de la sensualité, elle domine ses sujets, suscitant un délicieux mélange de désirs et de craintes férocement érotiques. Masochisme et plaisir de la chair. Soit quelques points communs avec l'œuvre de l'écrivain, qui comme pour La Bête aveugle d'Edogawa Rampo n'a pas été choisie par hasard. Claire similitude, qui propose une vision sensuelle mais peu complaisante de l'être humain. 

Le titre original Manji renvoie à un caractère d'origine chinoise, signifiant la pitié infinie. Aussi convoquée, Kannon. La déesse de la miséricorde apparaît de loin en loin, ouvrant et ponctuant le récit, comme symbole du personnage d'Ayako. Elle ne pardonne pas, curieusement. En revanche, on lui pardonne tout. Effrayante dans l'autre sens, cette svastika () voit ses branches s'éloigner puis se rejoindre en son centre, comme les personnages au cœur de la tourmente. Ces éléments, empreintes d'un idéalisme, d'une vénération religieuse ou d'un symbolisme, sont autant de signes qui se font et se défont, se révèlent ou s'effacent selon la façon dont on les observe. Mais ils ne se révèlent jamais dans leur totalité, dénaturant toute tentative d'interprétation, peu sûre, sinon vaine.

Masumura croit plus à la force du récit qu'à la facilité des images et va au plus simple, en apparence, saisissant ses acteurs avec la rigueur formelle qu'on lui connaît. Sonoko Kakiuchi (Kyoko Kishida), femme de maison, mariée dans la tradition japonaise non par amour mais par raison à un avocat qu'elle n'aime pas, occupe son temps libre en prenant des cours de dessin. Elle tombe sous le charme de Mitsuko Tokumitsu (Ayako Wakao), tentation de l'Occident, qui, flanquée de ses robes affriolantes, avance, langoureuse et dangereuse, fardée comme on porte un masque. Cette figure de l'enjôleuse, de ce semblant de modernité importée, est le reflet de ce qui a séduit un temps l'écrivain, qui par la suite l'a reniée, sans doute déçu, pour retourner à la source de la culture japonaise. Mais avant cette période de sagesse, Sonoko va devoir affronter son désir et les ravages de la passion.

Le film ne vaut pas seulement par sa variation sublime autour d'histoires de cœur entre femmes, entre Mitsuko et Sonoko, en soi fulgurante pour le cinéma de l'époque (comme l'avait été, des années avant, en littérature, le roman de Tanizaki) mais aussi parce qu'il dépasse cette thématique lesbienne, en proposant deux excellents rôles masculins, en contrepoint, à Eiji Funakoshi et Yusuke Kawazu. L'un, toujours juste et hilarant dans son interprétation du mari faible dépassé par les événements. L'autre, pendant jeune, à rebours de tout romantisme, aussi déchiré et pervers que dans Contes cruels de la jeunesse d'Oshima. Pagayant en eaux troubles, à coups de chantages et de pactes suicidaires, il tente de s'assurer la soumission de tous. Passion offre un jeu constant entre les personnages, un jeu sombre et drôle à la fois, perpétuel va-et-vient dont Masumura, rieur machiavélique, exploite les combinaisons.

Mitsuko, au jeu de la supercherie, est experte. Elle se moque de tout le monde, les passe à tour de rôle à la moulinette, de l'amant au mari de Sonoko, puis à Sonoko elle-même, dont elle abuse à merveille. Masumura met à nu le cheminement du désir féminin, sa nécessaire réalisation au sein d'une société hypocrite. Mizoguchi les montrait grandes et soumises dans la souffrance, Masumura reprend et dénonce cette souffrance, chantre d'une forme naissante de féminisme, de l'affirmation de leur désir. On voit celui de Sonoko à l'œuvre. Elle fait tout pour approcher Mitsuko et ensuite la séduire afin d'en apercevoir les contours.

Leitmotiv des films du réalisateur, la blancheur du corps et la finesse des formes. Il compose des plans susceptibles de ne pas montrer la nudité ouvertement, il suggère, ne déballe pas. C'est dans le détail qu'il s'illustre aussi, au travers de scènes sensuelles, noires autant qu'amusantes, allusives : d'une main, Sonoko réajuste la robe de son amie, en gros plan, à la fin d'une séquence. Par ce geste infime, Masumura résume d'un trait la situation. Mais l'érotisme, c'est aussi l'expression de la pulsion, son jaillissement soudain. En faisant de Sonoko un être calme puis coupant, contenant son désir puis l'exprimant, violente, il filme aussi au plus juste la rage soudaine de l'actrice. De précieux instants de grâce de démence féminine.

Il dénude le sexe prétendu faible, le montrant à son apogée, en pleine conquête de toute-puissance. Il souille les fondements de la société. Avec joie, il agresse le mariage, vaste hypocrisie, souvent issu d'arrangements financiers. Vient aussi l'enfantement, obligation légitime de la femme, qu'il ruine et badigeonne de ridicule. Toutes deux, prises au piège de l'union avec un homme, se plaisent à éviter, par des moyens divers et une ingéniosité notable, la naissance, inutile fardeau. Ainsi absorbent-elles des médicaments, s'inventent-elles des histoires pour faire faussement croire à leur grossesse. Face à ces tigresses, les hommes que l'on soupçonne d'être forts ne sont vraiment que des pantins impuissants, véritablement dispensables.

Difficile de faire un seul reproche à ce film, tant il est efficace. Sa construction alterne, en souplesse, confession et illustration de cette confession. Un homme écoute Sonoko, muet, auditeur attentif du début à la fin. Il semble fasciné par ce qu'il entend. Tout comme le spectateur, tétanisé devant la modernité de ce qu'il voit.

Titre original : 卍(まんじ)  (Manji) 

監督 : 増村保造

La Bête aveugle (1969) de Yasuzo Masumura

La Daiei, deux ans avant sa faillite en 1971, confie à l'expertise de son réalisateur maison, Yasuzo Masumura, un film rose, sublime dans le genre, qui en respecte les règles autant qu'il s'en joue. C'est La Bête aveugle, 1969, tiré de l'œuvre du crépusculaire Edogawa Rampo. 
 

De son œuvre brûlante, les sauvages Kinji Fukasaku et Teruo Ishii s'étaient déjà inspirés à la même période, respectivement pour Le Lézard noir, avec Yukio Mishima et L'Effrayant docteur H. (tiré de l'Ile panorama) avec le divin danseur Tatsumi Hijikata. Auteur des années 20, 30, Edogawa révère bizarreries, malséance, difformités, dans des romans policiers qui dénudent les délices et les ténèbres de l'âme humaine. Rencontre de deux sensibilités peu conventionnelles, synthèse des cauchemars de l'écrivain et des thèmes récurrents du cinéma de Masumura, La Bête aveugle est une passionnante adaptation pour ces raisons.

Le protagoniste est un artiste, sculpteur et masseur, privée de la vue et de sexualité. Accompagné par sa mère et ses complexes, il capture une jeune femme modèle de profession. L'homme en la possédant et en l'enfermant chez lui pour pouvoir la contempler, souhaite accomplir sa grande œuvre. Palper son corps et retranscrire ses sensations, c'est pour lui inventer une nouvelle forme d'art, l'art du toucher. Conception qui n'illumine ni le spectateur, ni la prisonnière, plus habituée à ce qu'on lui demande de poser dans un cadre plus serein. Evidemment, l'intrigue peu paraître assez navrante, elle l'est d'ailleurs. Comment ne pas être meurtris par ce barbouillage de psychologie ? Mais tout va très vite chez Masumura. Et sa grandeur est de pas nous engluer de détails. Il balaye les impuretés, limite le nombre de personnage (l'homme, la mère, la jeune femme) pour aller à l'essentiel. A savoir la relation sado-masochiste entre deux êtres. Seul but, décrire leur lente descente aux abysses et montrer dans quelle mesure, la souffrance peut corser l'amour, nourrir la volupté.

Le sculpteur l'enferme parce qu'elle l'obsède, le fascine et le domine. Il l'a suit, prise au piège, dans des décors qui se souviennent peut-être des années 20 en Europe, avec le baroque des expressionnistes allemands, et les recherches surréalistes autour de Sade pour le reste. Fétichisme qui sonne, dans son désespoir, comme une déclaration, cri d'amour pour chacune des parties du corps, démultiplié et projeté dans l'espace de l'atelier. Œil, nez, bouche, jambe, bras, oreille, seins, de toutes les tailles sont sculptés et placardés sur les murs. Rituel pervers de l'obsession.

Les femmes chez Masumura, ont toujours cette stature inatteignable. L'homme de tout âge et de toute classe sociale, ne peut se défaire de son attirance et ne pouvant l'atteindre, se voit contraint de l'attaquer, de la maltraiter, de la battre, n'illustrant par ces gestes que sa faiblesse coupable et douloureuse. L'homme n'a pas sa vitalité, n'a pas sa sensualité, il est toujours forcé de la corrompre, d'user de stratagème douteux pour la conquérir. Ici, le chloroforme. Ailleurs l'argent. Il est le plus souvent désarmé face à elle. L'attrait dans La Bête aveugle, c'est que le personnage principal est doublement infirme, impuissant et aveugle. L'observation est rigoureuse, amusée autant qu'agacée dans cette incarnation de l'artiste, et de sa relation à l'œuvre d'art et au sexe féminin.

Le triomphe de Masumura réside dans la destruction méthodique de l'ensemble, dans l'érotisme surmonté. Il désassemble le corps tandis qu'il conserve la mélodie du récit, imperturbable et mécanique jusqu'à l'étouffement. Ces êtres régressent dans la douleur puis ils sombrent avec délice dans l'obscurité, franchissant les obstacles qui séparent les hommes, des animaux, puis des organismes premiers. Comme pour se souvenir du commencement du monde.
 

Titre original : 盲獣  (Moju) 

監督 : 増村保造

 

16.08.2007

Le Gars des vents froids (1960) de Yasuzô Masumura

Dès les années 60, Masumura rature tous les clichés et la beauté supposée du mythe mafieux. Le gars des vents froids est aussi l'occasion de redécouvrir l'inclassable Yukio Mishima dans un rôle décalé de yakuza fragile.

L'adaptation à l'écran de son roman Enjo (Le Brasier) en 1958 ouvre les portes de la Daiei à l'écrivain. Au sein de cette compagnie, Masaichi Nigata, producteur, lui propose des rôles qu'il refuse. Il finit par accepter une collaboration avec le réalisateur Yasuzo Masumura. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, fréquentant pendant la guerre l'université impériale de Tokyo, la plus prestigieuse du Japon. Ils se retrouvent pour Le gars des vents froids écrit en partie par l'un des scénaristes attitré de Kurosawa, Ryuzo Kikushima (Chien enragé, La forteresse cachée, Barberousse, ...)

Au début du film, Mishima incarne un yakuza emprisonné, Asahina. Après avoir échappé par chance à un assassinat fomenté par un clan rival, les Sagara, on le relâche. Mais il est menacé par le chef qu'il a voulu tué, mais raté, et dont la tentative de meurtre l'avait mené à l'ombre des barreaux.

Point de départ classique du film de yakuza, la sortie de prison, est généralement l'occasion de démonstrations de force, où l'homme fait montre de sa virilité exacerbée, paré de son plus beau costume. Ici, l'entrée en matière est plus ironique. On sent bien que ce yakuza n'est pas tout à fait comme les autres, pas le même calibre. Il se refuse à sortir par crainte de nouvelles représailles, tentatives aussi vaines que surprenantes auprès des autorités pénitentiaires. Dominé par la lâcheté, la crainte, le doute, toutes choses niées par le code de l'honneur, ce personnage est d'autant plus intéressant qu'il est interprété par cet être hybride, aux abords durs mais à la douceur éclatante, Yukio Mishima.

Comble de la cocasserie, lorsqu'il sort, Asahina part à la recherche d'une femme. Encore tente-t-il de prouver vainement sa virilité, après avoir exhibé ses muscles et sa belle veste en cuir ! Mais personne n'est dupe, ni de Mishima ni de Asahina. Masumura se joue encore de son acteur et de son personnage et utilise les possibilités multiples de variations autour du mythe du yakuza, dont il dévoile sans la révéler la part d'ombre, vérité historique soigneusement étouffée dans les films de l'époque, l'homosexualité. Plus encore, il s'en prend à ses rivaux. Masumura affaiblit les autres figures du genre, souligne leurs faiblesses et rend bancal toute tentative de glorification : défaut de constitution du tueur, asthmatique, ou détail comique du rival juré, qui oublie le joli dessin de son enfant dans la voiture. Même la figure emblématique de l'oyabun (sorte de parrain de la yakuza) s'adoucit sous les traits de l'acteur Takashi Shimura, davantage rieur que rigoriste, allégorie de la bonhomie chez Akira Kurosawa.

S'il s'en moque et le pervertit, Masumura reste en apparence quand même fidèle au genre. N'oublions pas qu'il exerce au sein d'un grand studio, la Daiei, et ne peut se permettre d'être trop frondeur, préférant manœuvrer avec subtilité. Aussi les archétypes, les lieux, et la trame du genre sont-ils présents, mais détournés en souterrain. Asahina, après avoir échappé pour un temps aux griffes de ses ennemis, va être confronté à un autre obstacle de taille. Non pas des hommes flanqués d'armes, mais une simple femme : Yoshie (Ayako Wakao), qu'il viole et dont il sera obligé de s'occuper. D'ordinaire soumise, que ce soit dans la société japonaise ou dans les films de yakuza, réceptacle de la masculinité, la femme est dans le cinéma de Masumura plus redoutable, plus puissante qu'elle n'y paraît. Yoshie a d'autres méthodes, d'autres outils que le pistolet, elle l'humilie, utilise sa vitalité pour s'en sortir. Indestructible, sa volonté lui permet d'affronter à la fois les coups du destin et de son compagnon. Elle finit par obliger Asahina à raccrocher, après avoir pris le dessus sur lui, et semble lui avoir fait comprendre sa vraie personnalité. Elle l'a révélée à lui même, lui a fait accepter ses faiblesses sous ses airs de terreur.

Au final, le film tend à démontrer que les hommes, yakuzas ou pas, se comportent comme des enfants. Ils vivent en dehors de la réalité, réalité que seules les femmes savent rendre intelligible. Ils jouent à se faire peur, veulent prouver à tout prix leur puissance. Reste à accepter le corollaire de cette attitude ridicule, la mort.

Titre original : からっ風野郎 (Karakkaze yarô) 

監督 : 増村保造

13.08.2007

La Femme de Seisaku (1965) de Yasuzô Masumura

“Contrairement à l'homme, qui n'est qu'une ombre, la femme est un être qui existe réellement, c'est un être extrêmement libre –voilà l'érotisme tel que je le conçois." Yasuzô Masumura

 

Ayako Wakao (Okane dans le film) aime Seisaku (Takahiro Tamura dans la vie), le héros de la patrie, le glorieux militaire. La douce a enfin trouvé dans ce charmant jeune homme, l'oubli d'une relation forcée avec un vieillard, mort et enterré depuis peu. On voit d'ailleurs à l'œuvre les héritiers de l'ancêtre, préparer dignement la succession et éviter soigneusement les formalités avec Okane, soucieux qu'ils sont de préserver les apparences. Ils lui laissent le soin de déguerpir au plus vite, avec de l'argent, tout de même. Il ne faut plus qu'elle les embête. Et surtout qu'elle n'assiste pas à la cérémonie, en présence de la famille.

En quelques traits, Masumura nous convie à découvrir l'une des sociétés les plus hypocrites du monde. Les parents d'Okane meurent l'un après l'autre d'épuisement, le père de travail, la mère de chagrin. Excentrée dans le village, Okane se retrouve avec un cousin idiot, raillée par la communauté, mais son caractère va étrangement séduire Seisaku. Il brave les interdits familiaux et moraux, - on lui destinait une demoiselle bien sous tous rapports, pour rejoindre une femme déshonorée. Souvent, ils font l'amour sans mots dire. Tout est suggéré, érotique. Et bien vite, dans les plans suivants, la beauté est salopée par le caquetage des honnêtes gens. Les dialogues sont d'une cruauté concise. Lorsque Seisaku s'en va en guerre, on assiste à une explosion frontale de méchanceté, la jalousie entraînant le mépris des femmes et l'appel brutal de la chair chez les hommes, à l'égard de Okane.

Blessé, Seisaku revient. Banzaï, drapeaux, tout le monde s'agite pour revoir le brave. Guéri, il doit repartir au front. Mais Okane, désespérée par ce nouveau départ, prend les devants, et mutile les yeux de son amant. Soit l'affirmation de sa liberté, de la force de son sexe au sein d'une société mortellement répressive. Okane casse les chaînes et déclenche une mécanique atroce, celle de l'affirmation de soi, d'une femme de surcroît, dans le Japon début de siècle. Apprentissage douloureux mais néanmoins indispensable, pour celui qu'elle aime, à qui finalement et paradoxalement, elle donne la vue, en l'aveuglant...

Titre original : 清作の妻 (Seisaku no tsuma) 

監督 : 増村保造

10.08.2007

Tatouage (1966) de Yasuzô Masumura



 

Scénarisé par l'immense Kanedo Shindo, toujours en activité, Tatouage est de surcroît mis en image par un orfèvre de la caméra, Kazuo Miyagawa, directeur de la photographie de grands moments de l'histoire du cinéma japonais, d'Ichikawa à Ozu, de Kurosawa à Mizoguchi.

Irezumi s'inspire non pas d'une nouvelle de Tanizaki, comme cela est écrit un peu partout, mais de deux. De la nouvelle du même nom, première oeuvre de l'auteur parue en 1910, Masumura a puisé la principale composante, le fameux tatouage. Mais il fait référence aussi au Meurtre d'Otsuya, datant de 1915, dont il tire les principales étapes de l'histoire, le déroulement. A notre étonnement, les deux oeuvres, sans lien apparent, s'emboitent parfaitement. Le scénariste et le réalisateur ont su tous deux mélanger, trahir aussi par moment Tanizaki, pour en extraire une matière première intacte et injecter leurs propres visions.

Romance contrariée entre Otsuya (Ayako Wakao), fille d'un marchand, et Shinsuke (Akio Hasegawa) un apprenti au service de la famille, le film parle de leur errance. Parasitée par un bien étrange tatouage, une araignée, Otsuya va être amenée à commettre des crimes dont elle n'a que peu conscience.

Une nouvelle fois, les codes de la société japonaise féodale contrarient les transports amoureux, et plus que cela, le mariage, la sacro-sainte union, impossible entre deux personnes d'un statut social différent, comme dans tout bon film japonais. Ces conventions asphyxiantes contraignent les deux jeunes gens à se conduire de façon extrême pour s'affirmer, se libérer de la camisole, à savoir le père et la mère d'Otsuya. Une cellule familiale perturbatrice, qui déjà dans La Femme de Seisaku, laissait entrevoir l'étendu de ses dégâts : livrée à elle-même, dans l'incapacité de pouvoir affirmer ses désirs, l'héroïne devait régler ses comptes avec cet environnement nécrosant, à la base, et anéantissant sa vitalité débordante de sensualité, au sommet.

Masumura délaisse ici les êtres atrophiés par la guerre, l'arrière-fond d'engagement politique (on peut penser que ce n'était qu'un prétexte) et les ressorts dramatiques qui en découlent pour se resserrer davantage autour des thèmes et du type de personnages qui lui sont chers. Des hommes faibles, comme le compagnon d'Otsuya, qui se laissent toujours manipulés, ballottés, ridiculisés par elle comme des pantins. Simples jouets dans ses mains expertes, ces hommes, qu'ils soient faibles ou qu'ils se croient dominants (sexuellement, financièrement, socialement) se font tous balayés, à un moment ou à un autre, par la force souterraine et pernicieuse de la femme.

Toujours centrale chez Masumura, - la femme, si possible déterminée et vengeresse, dévastatrice et révolutionnaire pour l'époque Edo mais aussi pour le Japon des années 60. Et tant qu'à faire, jolie et explosive comme Ayako, concentrée de toutes les pulsions du réalisateur, et dont il sait puiser le venin. Comme à l'ordinaire (on se souvient de scènes d'hystérie masculine dans Seisaku), il l'a maltraite et l'a fait frapper. Et non content de lui faire assumer un rôle de victime mièvre, passive et contente de son sort, comme on pourrait s'y attendre, il lui donne tous les attributs criminels qui vont la libérer des hommes, ces pervers machiavéliques.

Elle se métamorphose de femme en insecte par l'entremise d'un tatoueur, si virtuose, que son oeuvre parasite son hôte. Omniprésent plaisir des yeux dès les premières minutes, usage soigné de la couleur, des cadres, des ombres et de la lumière, le film trouve son rythme décadent dans les scènes où la jouissance se rapproche de la souffrance, et absorbe totalement le regard du spectateur. Erotisme dont le tatouage est l'emblème idoine, d'Utamaro de Mizoguchi à L'Enfer des tortures de Teruo Ishii. Entre le classicisme de l'un et le grotesque de l'autre on retrouve Masumura, qui, fait assez rare, s'est intéressé à l'Ere Edo, période trouble et fameuse pour ses déviances, sources de délires et objet de fantasmes propices à tous les cinéastes.

La force du film provient du contraste entre la pauvreté de sa façade (nombre réduit de personnages, décors restreints, intrigue fluette) et le hurlement de ses significations. Tout se limite volontairement à l'essentiel dans les premiers instants du film pour confiner au huis clos. Les rouages de la société patriarcale sont démontés, les fondements et les archétypes sont démolis. Marchand, samouraï et tenancier de la maison de geisha sont réduits à néant par le dérèglement des passions et des instincts bestiaux, par le meurtre et le sexe. Le film fascine par la puissance de ses tensions, de l'énergie vitale qu'il célèbre, dans un Japon où il est entendu depuis longtemps, qu'il fait bon se maîtriser et dissimuler ses sentiments.

Masumura apporte sa note dissonante, dévoilant les liens subtils que l'on peut établir entre le sexe, la souffrance, la mort et l'amour, l'assassinat et les Beaux-Arts. Esthétique radicale de la volupté qu'il poussera jusqu'à ses limites dans la Bête Aveugle en 1969.

Titre original : 刺青 (Irezumi)
監督 : 増村保造 

19.07.2007

Après Ozu, Mizo, et puis surtout Yasuzo

Après Ozu, Mizo... Les années 40. Loupé la (res)sortie en salle l'année dernière de ces films, et redécouvert notamment le terrible Les Femmes de la nuit. Et Flamme de mon amour. Le tout en dvd. Beau coffret et bons bonus. Que ce soit dans l'un ou l'autre, certains passages m'ont vraiment beaucoup fait penser à certaines séquences de Masumura (femmes violentées, femmes courageuses, femmes merveilleuses)... Pour les Femmes de la nuit, en plus de Masumura, ça fait penser cinéphiliquement à ce qui se fera dans les années 60 et à Suzuki en couleur qui évoque le marché noir et le proxénétisme. Aussi, à Fukasaku, de façon un peu plus "baroque", réalisme surmonté, survolté dans les 70's. Starring les yakuzas...

Concernant Yasuzo (d'ailleurs assistant de Mizo) : impatient, vraiment, de découvrir la rétro à la Ciném'. Va-t-on avoir droit à tout ce qui nous est annoncé dans les couloirs ? En tout cas, deux films déjà me font rêver sur grand écran. Black test car et Géants et jouets (Tous deux sortis en dvd aux states), qui sont des assauts terribles contre le capitalisme, et ce, réalisé dans le carcan d'un studio. Masumura est un des seuls à avoir analyser avec autant de finesse les rivalités et les dégâts que peuvent engendrer la concurrence guerrière des entreprises. Et tous ces inédits. Et puis il y a aussi à venir l'Etrange Festival et des surprises de la Maison du Japon. Dur, très dur d'attendre la rentrée, avec autant de bonnes nouvelles concernant la GRANDE HISTOIRE DU GRAND CINEMA JAPONAIS.