21.10.2007
Printemps précoce (1956) de Yasujirô Ozu
Japon. Années 1950. Un couple marié, sans enfants, leur fils est mort en bas âge de dysenterie, commence à se déliter après quelques années de vie commune...
Amoureux au départ, la routine s'est installée semble-t-il, et les concessions de part et d'autre sont devenues de plus en plus difficiles à faire. Lui (Ryô Ikebe) est employé, petit salaire au sein d'une grande entreprise ; sa fidèle épouse (Chikage Awashima) l'attend chaque jour à la maison, sagement, mais commence à se laisser aller, retard dans la préparation des repas de son mari, et, plus grave, lorsqu'elle ne veut pas l'accompagner lors d'une sortie un week-end avec ses collègues. Il s'amuse alors, se détend et prend du bon temps. Et la complicité prononcée avec l'une de ses collaboratrices se transforme par la force des choses en un adultère naissant.
Amoureux au départ, la routine s'est installée semble-t-il, et les concessions de part et d'autre sont devenues de plus en plus difficiles à faire. Lui (Ryô Ikebe) est employé, petit salaire au sein d'une grande entreprise ; sa fidèle épouse (Chikage Awashima) l'attend chaque jour à la maison, sagement, mais commence à se laisser aller, retard dans la préparation des repas de son mari, et, plus grave, lorsqu'elle ne veut pas l'accompagner lors d'une sortie un week-end avec ses collègues. Il s'amuse alors, se détend et prend du bon temps. Et la complicité prononcée avec l'une de ses collaboratrices se transforme par la force des choses en un adultère naissant.

Avec puissance et sobriété, au cours de ce Printemps précoce Yasujiro Ozu filme le lent glissement d'un couple dans l'après-guerre, leur cheminement vers les tracas, drames intimes qui minent leur quotidien. Et par là même, génie oblige, c'est vers l'intemporel et universel être humain qu'il dirige son attention, celui qu'il n'a cessé de dépeindre à travers le prisme de ces contemporains eux bien Japonais. Observation pleine d'acuité de la condition salariale, classe d'employés qui se développe à l'époque, il en décèle déjà les difficultés, le piège de la hiérarchie, l'individualité noyée, la marée de chemises blanches qui défilent chaque matin, les transports en commun bondés, les regards, la pression et les commentaires jaloux des collègues. Travailler, presque, jusqu'à la mort. Derrière ce constat tragique, cette critique fine et sans appel du système, Ozu ne se laisse pas cataloguer, ne se laisse pas enfermer dans un quelconque dogme, pas de jugement hâtif, de l'humanisme avant tout, qui considère les problèmes dans leur entière complexité.
Solution proposée de films en films, comme le conseille les Anciens : "se laisser porter." Du détachement face à l'existence. Et en ce qui concerne le couple, "prendre soin de son épouse" pour lui et, pour elle, "surveiller son mari." A la confusion du monde, il oppose la simplicité, à l'image de sa mise en scène, dépouillée. Splendeur. Rigueur. Grâce de la composition. Comme ses plans sur la façade de l'entreprise, où entre les fenêtres et les murs gigantesques, on distingue ces petites tâches blanches, infimes : les salariés.
Economie de moyens, aussi, lorsque, en deux minutes, sont résumés autour d'un plat de pâtes, avec une déconcertante facilité, les affres de la condition minable et servile des employés. Portrait par eux-mêmes. Peu de temps, peu de mouvements suffisent à Ozu pour décrire cette vie sordide, la gravité de ces existences, bien en avance en cela sur son temps dans l'analyse des limites de la société de consommation. Sauvent l'être humain, le rire et après le rire qui souffre à longue, la distanciation, message qu'il parvient à transmettre et à faire interpréter avec aisance à l'ensemble de ses acteurs et actrices, tous géniaux, tous superbes...
20:20 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Yasujirô Ozu, Printemps précoce
26.07.2007
Salary day
"Salary day : aussi réjouissant que si c'était le jour de mes règles". Yasujiro Ozu, Mercredi 28 août 1935, Carnets p. 126
07:30 Publié dans Citations | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Yasujiro Ozu, Carnets
20.06.2007
Chœur de Tokyo (1931) de Yasujiro Ozu
Chœur de Tokyo conte, avec brio, l'histoire d'une petite famille japonaise de la classe moyenne dans le quartier de Ginza à Tokyo. Salarié, Shinji Okajima (Tokihiko Okada), le père de cette famille, est licencié suite à une violente dispute avec son patron. Il avait pris la défense d'un de ses collègues. Sans trop de ressources, il est obligé d'accepter ce que lui propose le professeur Omura (Tatsuo Saito), son ancien professeur au lycée. Il va l'aider un temps dans le restaurant qu'il a ouvert avec sa femme (Chouko Iida).

De l'insouciante jeunesse à l'inquiétude doucement mélancolique de la maturité, Ozu retrouve là un de ces thèmes de prédilection, le passage du temps qui rythme le déroulement de l'existence. L'incipit burlesque des années passées à faire l'idiot au lycée précède une situation plus grave, par bonheur envisagée avec la même légèreté. Mine de rien, Ozu montre le Japon des années 30 soumis à la récession économique, conséquence de la crise américaine de 1929. Le chômage et la dysenterie de la petite témoignent des conditions de vie drastiques de l'époque. Face à cela, le peuple s'entraide comme il peu. Il tient grâce aux liens familiaux forts et à l'amitié, sorte d'amour filial, qui unit l'élève à son professeur.
La tendresse que porte Ozu à ces contemporains est saisissante. Il embrasse plusieurs générations et peint aussi bien les enfants qui se chamaillent, qui réclament, qui chouinent ; les parents qui galèrent, qui grondent, qui aiment ; et les " grands parents " qui les aident tous à s'en sortir. Chœur de Tokyo dialogue beaucoup avec ses autres films, à la fois reprise des thèmes abordés et esquisse de ceux à venir. Avec le même entêtement que dans Bonjour (1959), un des enfants rêve que son père lui offre un objet (la télévision remplacera le vélo). Les privations que subissent les petits renvoient à celles que doit toujours endurer quinze ans après, Kohei dans Récit d'un propriétaire (1947). Les années étudiantes évoquent celles d'Où sont les rêves de jeunesse ? (1932) Comment ne pas voir en outre dans la relation de Monsieur Omura avec Shinji, celle d'Il était un père (1942) ? Parmi les scènes marquantes et importantes, il y a celle aussi de la réunion d'anciens, qui n'est pas sans évoquée celle du Goût du saké (1962), à la différence près que dans Chœur de Tokyo, c'est le professeur qui régale !
Dans la filmographie d'Ozu, Choeur de Tokyo fait figure d'étape déterminante. Ozu commence à délaisser progressivement l'univers des étudiants pour s'intéresser davantage à celui des salariés de la classe moyenne en difficulté. Le style si particulier de ces films de l'âge d'or s'affirme. Certains inserts se substituent au regard et laissent rêveur. Demeurent de splendides travellings, mais la caméra se stabilise de plus en plus près du sol. Il s'éloigne pour ainsi dire de ces modèles américains, même si certains clins d'œil évidents subsistent, comme la touche moderne que ce donne Shinji avec son canotier à la Harold Lloyd ou encore la présence d'une moustache très " Keystone " d'Omura. Chose étonnante : le titre est écrit en français " Chorus de Tokio " en arrière plan du titre japonais au sein même du générique. Simple détail ou volonté de donner une touche occidentale, d'être à la mode ? En fait, ni l'un ni l'autre : le film aurait, selon Libé, été distribué en France dans les années 30 par Pathé...
Chœur de Tokyo regorge de gags savoureux, celui de la paie étant l'un d'entre eux. L'entrée en matière avec le passage en revue des élèves dans la cour n'est pas mal non plus. L'humour avec lequel Ozu entrevoit l'existence caractérise le cinéma de Shochiku, illustre parfaitement le fameux style de Kamata et la ligne de conduite prônée par le producteur Shiro Kido, pour qui, " désespérer le public était impardonnable ". La noirceur n'est cependant pas exempte, le ton doux amer qui s'insinue au long du film et la fin en demi-teinte, va bien au-delà de la simple formule.
Un dernier mot sur les acteurs. Ils sont merveilleux. Tokihiko Okada (le père de Mariko Okada), excelle en homme maladroit souriant et doucement combatif ; drolatique Tatsuo Saito (le père de Gosses de Tokyo, 1932) en professeur affectueux ; tout aussi amusant, le petit Hideo Sugiwara présent lui aussi dans Gosses de Tokyo; notons la présence de l'immense actrice Hideko Takamine déjà enfant star à l'époque dans le rôle de la petite fille ; la très belle Emiko Yakumo (Histoires d'herbes flottantes, 1934) ; enfin, deux de nos préférés, qui font de courtes apparitions : Chouko Iida, la femme du professeur qui prépare de copieux riz au curry (la grand-mère fondante de Récit d'un propriétaire) et Takeshi Sakamoto qu'on prend toujours plaisir à retrouver.
L'unité et le sens, l'intemporalité de l'œuvre d'Ozu, le talent de ses techniciens et la grâce de ses acteurs, ont quelque chose d'inestimable, qu'on est heureux, encore aujourd'hui, de (re)découvrir.
La tendresse que porte Ozu à ces contemporains est saisissante. Il embrasse plusieurs générations et peint aussi bien les enfants qui se chamaillent, qui réclament, qui chouinent ; les parents qui galèrent, qui grondent, qui aiment ; et les " grands parents " qui les aident tous à s'en sortir. Chœur de Tokyo dialogue beaucoup avec ses autres films, à la fois reprise des thèmes abordés et esquisse de ceux à venir. Avec le même entêtement que dans Bonjour (1959), un des enfants rêve que son père lui offre un objet (la télévision remplacera le vélo). Les privations que subissent les petits renvoient à celles que doit toujours endurer quinze ans après, Kohei dans Récit d'un propriétaire (1947). Les années étudiantes évoquent celles d'Où sont les rêves de jeunesse ? (1932) Comment ne pas voir en outre dans la relation de Monsieur Omura avec Shinji, celle d'Il était un père (1942) ? Parmi les scènes marquantes et importantes, il y a celle aussi de la réunion d'anciens, qui n'est pas sans évoquée celle du Goût du saké (1962), à la différence près que dans Chœur de Tokyo, c'est le professeur qui régale !
Dans la filmographie d'Ozu, Choeur de Tokyo fait figure d'étape déterminante. Ozu commence à délaisser progressivement l'univers des étudiants pour s'intéresser davantage à celui des salariés de la classe moyenne en difficulté. Le style si particulier de ces films de l'âge d'or s'affirme. Certains inserts se substituent au regard et laissent rêveur. Demeurent de splendides travellings, mais la caméra se stabilise de plus en plus près du sol. Il s'éloigne pour ainsi dire de ces modèles américains, même si certains clins d'œil évidents subsistent, comme la touche moderne que ce donne Shinji avec son canotier à la Harold Lloyd ou encore la présence d'une moustache très " Keystone " d'Omura. Chose étonnante : le titre est écrit en français " Chorus de Tokio " en arrière plan du titre japonais au sein même du générique. Simple détail ou volonté de donner une touche occidentale, d'être à la mode ? En fait, ni l'un ni l'autre : le film aurait, selon Libé, été distribué en France dans les années 30 par Pathé...
Chœur de Tokyo regorge de gags savoureux, celui de la paie étant l'un d'entre eux. L'entrée en matière avec le passage en revue des élèves dans la cour n'est pas mal non plus. L'humour avec lequel Ozu entrevoit l'existence caractérise le cinéma de Shochiku, illustre parfaitement le fameux style de Kamata et la ligne de conduite prônée par le producteur Shiro Kido, pour qui, " désespérer le public était impardonnable ". La noirceur n'est cependant pas exempte, le ton doux amer qui s'insinue au long du film et la fin en demi-teinte, va bien au-delà de la simple formule.
Un dernier mot sur les acteurs. Ils sont merveilleux. Tokihiko Okada (le père de Mariko Okada), excelle en homme maladroit souriant et doucement combatif ; drolatique Tatsuo Saito (le père de Gosses de Tokyo, 1932) en professeur affectueux ; tout aussi amusant, le petit Hideo Sugiwara présent lui aussi dans Gosses de Tokyo; notons la présence de l'immense actrice Hideko Takamine déjà enfant star à l'époque dans le rôle de la petite fille ; la très belle Emiko Yakumo (Histoires d'herbes flottantes, 1934) ; enfin, deux de nos préférés, qui font de courtes apparitions : Chouko Iida, la femme du professeur qui prépare de copieux riz au curry (la grand-mère fondante de Récit d'un propriétaire) et Takeshi Sakamoto qu'on prend toujours plaisir à retrouver.
L'unité et le sens, l'intemporalité de l'œuvre d'Ozu, le talent de ses techniciens et la grâce de ses acteurs, ont quelque chose d'inestimable, qu'on est heureux, encore aujourd'hui, de (re)découvrir.
S.B.
11:30 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Yasujiro Ozu, Choeur de Tokyo


