19.11.2007

Entretien avec Tatsushi Omori et Shinichiro Muraoka

C'est peut-être ce blog tout entier que j'aurais dû appeler Recyclage... On a fait cette interview à l'arrache l'année dernière... Tout le bordel autour restant aussi un excellent souvenir... avec Kiyoshi Kurosawa passant au fond suivi d'une nuée de journalistes pressés...

Rendez-vous donc au Fouquets Barrière. Champs Elysées. Au programme, music-lounge, café à huit euros, aspirateur surpuissant, travaux et marteau-piqueur à l'extérieur, et interview des très sympa Tatsushi Omori et Shinichiro Muraoka. Un peu improvisée, rallongée en raison de la défection de deux autres personnes qui devaient les rencontrer, nous avons eu le temps de faire connaissance avec le jeune réalisateur du Murmure des dieux et son producteur.

Quel a été votre parcours avant Le Murmure des dieux ?

J'ai fait des films à la fac, été acteur dans des films indépendants et assistant réalisateur pendant 8 ans, notamment avec Junji Sakamoto et Kazuyuku Izutsu. J'avais vraiment envie de passer à la réalisation et j'ai proposé un scénario à Genjiro Arato, que j'avais rencontré sur son film Akame 48 Waterfalls sur lequel j'avais été assistant-réalisateur. Il n'a pas voulu du premier scénario et m'a demandé si je n'avais pas autre chose. Spontanément, je lui ai parlé de Gerumanium no yoru, dont est tiré Le Murmure des dieux. J'ai lu ce roman il y a environ 8 ans. Tout le monde disait qu'il était impossible d'en faire un film. J'ai voulu essayer.

Qu'avez-vous appris pendant toutes ces années ?


J'ai appris essentiellement à diriger les acteurs.

Le Murmure des dieux est un peu film de famille. On voit votre frère Nao Omori et votre père Akaji Maro. Qu'est ce qu'ils vous ont apporté ?

Ils m'ont surtout encouragé !

Où a été tourné le film ?

A Iwate, au nord du Japon. Les conditions de tournage étaient difficiles. Il y avait beaucoup de neige à déblayer, beaucoup de matériel a changé de place. Enfin, vu que je suis réalisateur, je n'avais pas grand chose à faire (rires), par contre, ce n'était pas le cas du producteur ! C'était difficile pour les actrices aussi qui ont eu froid. Pour les jeunes acteurs, c'était assez facile. Hirofumi Arai était tellement heureux de faire ce film avec nous, que son énergie était communiquée à toute l'équipe.

Comment a été financé le film ?

Shinichiro Muraoka : Le roman original Gerumanium no yoru a reçu le célèbre prix Akutagawa au Japon. Cela nous a aidé à convaincre les investisseurs. Une seule entreprise a aidé à financer le film car le producteur a de bonnes relations avec elle. Elle a d'ailleurs fait faillite depuis mais pas à cause du film (rires).

Quel a été votre rôle de producteur sur le film ?

Shinichiro Muraoka : C'est le premier film de Omori et nous l'avons laissé faire ce qu'il voulait. Nous nous sommes beaucoup parlés avant le tournage, mais je dirais que notre rapport est surtout un rapport de confiance mutuelle. 

Pouvez-nous nous parler du travail qui a été fait sur le scénario ?

Dans un premier temps, je pensais faire des coupes car le roman était écrit à la première personne, sur le mode de la confession et je voyais difficilement comment faire passer les sentiments de cette personne à l'écran. Le scénariste Yoshio Urasawa a mis de côté tout cet aspect du roman pour juxtaposer seulement les faits, ce qui était beaucoup plus intéressant. Nous avons ensuite retravaillé ensemble le scénario pendant plusieurs mois. Lors du tournage, nous l'avons ensuite adapté aussi aux contraintes du moment.

Sur quel aspect précis avez-vous voulu insister dans votre film ?


J'ai voulu exprimer avec force une certaine forme de colère contre l'hypocrisie.
 
Certains thèmes reviennent souvent, celui de la souillure avec le sang, la boue, les crachats ?

Je l'ai fait exprès. La seule chose que j'ai enlevée, c'est le vomi.

L'attaque est très violente contre la religion catholique...

Je n'ai pas d'avis particulier sur la religion en général. Dans le roman, la religion est traitée de cette façon. En lisant, le roman, j'ai surtout été frappé par l'mportance de la question posée par l'auteur, qui lui même a vécu dans un monastère, à savoir est-ce que Dieu veut vraiment nous sauver ?

Est-ce qu'il y a des problèmes avec la religion catholique au Japon actuellement ?


Non, aucun. Par contre, nous avons eu des difficultés lorsque nous avons voulu tourner dans un monastère. Ils ont voulu voir le scénario et nous avons été obligé d'aménager un espace dans une université au lieu d'utiliser un lieu existant réellement.
 
Comment a été reçu le film à la fois au Japon et dans les autres pays où il a été présenté ?

On a eu simplement un problème suite à la projection à Locarno en Suisse, où un journal italien a titré en gros : «Scandale !», sans vraiment critiqué le film. Au Japon, le film n'est pas vu du tout de la même façon. Le point de vue n'est pas catholique, on le voit davantage comme une fiction. A Montréal, les gens s'interrogeait sur le fait que ce soit des catholiques qui soient mis en cause, mais sans toutefois prendre mal les choses.

Comment avez-vous fait pour diriger des acteurs qui ont autant de métier que Renji Ishibashi et Kei Sato et des acteurs plus jeunes ?


Je les laissais tous faire à leur façon dans un premier temps, ensuite j'ai apporté des corrections.
 
Comment avez-vous rencontré Kei Sato ?

Au départ, j'avais demandé un acteur très connu, plus connu que Sato Kei. Mais il a refusé.

Un nom ! Un nom ! Qui ? Tatsuya Nakadai ?

Non, non... (rires). Pas lui, un autre qui a refusé parce qu'il trouvait que certaines scènes étaient trop vulgaires.

Renji Ishibashi était dans son élément lui... ?

(Rires). Oui et surtout Kei Sato qui était encore plus violent que nous et qui voulait absolument tout faire.
 
Avec les femmes et le garçon ?


Aucun problème, ils étaient très disposés à jouer toutes les scènes.

Pourquoi avoir choisi Hirofumi Arai dans le rôle de Rô ?

Il tenait absolument à jouer dans le film. La demande est de lui. Au départ, je cherchais quelqu'un de plus jeune. Mais je me suis ravisé lorsque j'ai vu Josée le tigre et le poisson, dans lequel il est impeccable.

On pense à Pasolini en voyant vos films

J'apprécie particulièrement le travail de ce cinéaste sans pour autant avoir utilisé consciemment tels ou tels aspects de son cinéma. J'aime bien Pola X de Leos Carax ; les films d'Angelopoulos, de Kanevski aussi.

Vous avez fait construire un cinéma spécialement pour le film ?

Oui, à l'intérieur du parc Musée National de Tokyo, un peu comme ce qu'avait déjà fait Arato pour le film de Suzuki Zigeunerweisen, en faisant projeter le film dans une salle mobile. Car Arato, n'avait pas été satisfait des conditions dans lequel son propre film a été projeté dans les salles japonaises.

Et un grand merci à Hiroto Kano pour sa traduction.

Le Murmure des dieux (2005) de Tatsushi Omori

Je crois que j'aurais dû nommer la section article, section recyclage... En même temps, ce film est sorti en dvd.
 
 
Sang et tripes. Scandale à Locarno l'année dernière, produit par le génial Arato, baptisé par le pape du cinéma japonais Donald Richie, Le Murmure des dieux, de Tatsushi Omori arrive en France tout auréolé de souffre.Objet rare, à ne pas mettre entre tous les regards, ce premier film du jeune réalisateur japonais, sans être le chef d'oeuvre annoncé, appuie là où ça vraiment très mal.

C'est un long enchaînement presque ininterrompu de scènes provocantes sur le thème de la folie, du désir, de la sexualité, de la souillure, de la souffrance, de la religion. On vous aura prévenu. Et Omori de faire des plans magnifiques sur le corps meurtri de Rô, presque mort, qui relache ses dernières pulsions, héritées d'un passé tourmenté. Rô, interprété par Hirofumi Arai, à l'évidence a dû passer de sales moments dans ce couvent, lieu sur lequel il revient, après errance, après être passé à l'acte et avoir tué deux personnes. Là exercent quelques pères dépravés, qui s'empressent, religion catholique aidant, de pardonner et surtout de se pardonner l'ensemble de leurs péchés.

En principe impossible à mettre en image, le roman de Mangetsu Hanamura Gerumaniumu no yoru, prix Akutagawa, plus grande distinction littéraire au Japon, fait l'objet d'une adaptation qui a laissé de côté la confession du personnage principal, pour se concentrer sur l'énoncé froid d'une démence. Omori met en lumière tout ce qu'on peut imaginer sur le sujet et illustre la nature forcément pécheresse d'être et de corps qui vont contre leur nature, renient la vie même, et se ravagent les uns les autres.
 
Quelques siècles auparavant, le génial Diderot avait déjà révélé dans le roman sublime La Religieuse, laborieusement adapté par le soporifique Rivette, les sombres recoins de la religion catholique et de ses couvents, l'inavouable et immontrable chemin du désir, prisonnier de la morale. En s'intéressant davantage au masculin, le film choque davantage, et renvoit une réponse du cinéma à l'actualité souvent dramatique égrénée par les journaux, dans leurs pages procès.
 
Sans doute nous n'aurions jamais pu ici faire un tel film. Au Japon, la sexualité et la violence ne heurtant plus personne, pas de problème. Mais en Europe, en terre en partie catholique, montrer une telle réalité a de quoi martyriser les fidèles curieux qui auraient l'audace d'aller le voir. Par ailleurs, on est là aussi loin de l'image souvent véhiculée par le Japon, colorée et rigolote, pays le plus kawai de la planète.
 
Au lieu de cela, sans opter pour le noir et blanc, Omori et Otsuka, son chef opérateur, ont délavé les couleurs. Elles sont revenues à leur plus simple état, comme pour aller davantage flirter avec le champ des connotations religieuses, jeu entre les démons et la pureté, dans ce paysage enneigé sans horizon. Cela leur permet de détruire la morale, en tout cas de la brouiller, de la plonger dans la fange épaisse de la réalité. De belles représentations christiques, du faste des cérémonies, on passe à de plus salissantes vérités assénées à l'homme.
 
Le traumatisme est à l'oeuvre et Rô ne sait comment vivre dans les normes, à défaut de se soigner. Il dévie en tous sens, expérimente et répand toutes les formes de souillures, sperme, crachat, sang, merde, boue dans cet univers faussement blanc.
 
Rô est perdu et ne trouve rien d'autres que de passer par la vengeance crue, non point le pardon intenable, pour exprimer sa souffrance. Seules peut-être les femmes lui redonnent un peu d'humanité. Malgré tout, Rô, à l'image de cet endroit si corrompu, semble vouer à rester cloîtrer jusqu'à sa perte, au milieu de ses êtres qui lui ressemblent et renaissent de la même manière, indéfiniment, car subissant le même type d'éducation morbide. Pestiféré, le cinéma d'Omori contient bel et bien les germes prometteurs d'une fleur du mal. Ce serait dommage de passer à côté...