15.06.2007
Takeshis' (2005) de Takeshi Kitano

Comme son titre le suggère, Kitano a de multiples personnalités. Une légère schizophrénie initiée avec l'utilisation du nom Beat Takeshi dans les génériques de ses œuvres. La maladie progresse apparemment. Non content de s'être inventé un nom de scène et un personnage qui a l'un des principaux rôles dans le film, il s'invente un autre personnage, autre rôle principal, autre lui, qu'il interprète bien entendu ! Pour simplifier les scènes, il a aussi son propre nom : Takeshi Kitano. Cela vous donne un peu la teneur de cette extravagante histoire.
Laissant pleine démesure à sa folie douce, Kitano fait coup double ; il satisfait la curiosité goulue des spectateurs qui veulent enfin savoir qui sont ces Takeshis et son propre désir de faire le point après onze films. Labyrinthique, Takeshis' n'a rien, heureusement, du tannant retour sur soi à la française ; l'analyse psychique se laisse vite déborder par le cirque de cette grande foire de l'inconscient. C'est une invitation bouffonne, un trip égotique et provocant, se moquant de nous, de lui et du monde qui lui tourne autour. Livrant son Moi en pâture au public, comme l'ont fait tous les grands artistes.
Mais avant tout, il reste clown. A l'image de ce mystérieux Takeshi Kitano à qui il donne vie. A l'évidence, ce loser, ce raté à la recherche d'un petit rôle est tout simplement celui qu'il aurait pu être (qu'il a été/qu'il sera?), s'il n'avait connu la réussite qu'il a connu et qu'il connaît encore... Minable acteur, il travaille pour vivre, dans un Convenient store, un de ces magasins visibles à chaque coin de rue au Japon, supérette ouverte à toute heure avec la gamme de produit nécessaire au bien être du consommateur. Il admire l'autre, il a des posters de lui dans sa chambre. Beat Takeshi, winner enchaînant les films de yakuza et roulant en Rolls intérieur cuir aux côtés de femmes séduisantes. Bien sûr, tout les oppose ; en même temps, ils se ressemblent. Même apparence, même physique, même dégaine. Une différence, si, capillaire. Le clown triste s'est arrêté à la période blonde platine Zatoichi.
Les deux se rencontrent dans des locaux de télévision. Takeshi, accompagné de son collègue (Susumu Terajima, un habitué) demande un autographe à Beat. Entouré de son manager (Ren Osugi, autre habitué), sa compagne (Kotomi Kyono) voit en lui, une certaine ressemblance entre eux. Beat n'en voit pas, lui.
Takeshi retourne à ses occupations, sa vie morne dans son petit appartement minable, ses tentatives foireuses dans les castings pour trouver un rôle, les vendeurs de ramens et son voisin qui le malmènent. Tandis que de l'autre côté, avec le même caractère, Beat enchaîne les rôles et se pavane.
Takeshis' s'amuse de ces personnages en miroir et met en scènes les obsessions qui se mêlent au quotidien de l'auteur. Parmi cet univers mental, des figures reviennent, comme ses acteurs et actrices qui le suivent depuis ses débuts. Revenant de films en films, il font encore plus fort ici, en endossant plusieurs rôles, accompagnant ou en hantant les deux protagonistes, comme cette femme mûre (Kayoko Kishimoto) qui balance un verre d'eau à la star, embête aussi le second derrière sa caisse, ou lui refuse de participer aux séances de casting.
Aussi tente-t-il de venir à bout de ces choses là, d'en faire l'inventaire avant pour certaines de les liquider, tentatives plus ou moins vaines de destockage. L'occasion est bonne pour tordre la figure à celle qui l'a fait connaître, le yakuza, qui l'a rendu célèbre dans le monde entier. Méthode employée : se foutre royalement de lui à coups de clins d'œil. Auto-parodique, il fait nombre de références à sa filmographie perso, tout autant qu'il se gausse des clichés du genre en nous montrant les coulisses des tournages. Au menu : revolver sur la tempe, flingage de dizaines d'opposants, séance de faux tatouages, ou encore mise en place des faux décors ambiance Okinawa... Baissez les cigales, elles font trop de bruit ! Eteignez-moi cette lampe, il fait trop chaud !
La liberté de ton dépassait déjà les attentes dans le final de Zatoichi : finir un film, de surcroît un jidaigeki par un numéro de claquettes... Elle prend une tournure encore plus impressionnante dans Takeshis', unique dans le cinéma commercial japonais actuel. Il peut nous raconter ses rêves et placer tous les choses qui le font frémir artistiquement, multipliant les numéros de cabaret et les sales blagues.
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