09.01.2008

Entretien avec Sono Sion

Rencontré le réalisateur Sono Sion lors de l'Etrange Festival 2006 :


 
Quels sont les artistes et les œuvres qui vous ont influencés ? Il semble que vous appréciez en plus d’Edogawa Rampo, les écrivains français ?

Depuis que je réalise des films, j’essaye d’enlever tout ce qui est littéraire dans mon cinéma. Mais c’est vrai que depuis quelques temps, je recommence à lire les œuvres des écrivains français, ceux surtout qui sont marginaux comme Huysmans ou Bataille. Mon héros quand j’étais lycéen était Jean Genet.

Vous évoquiez lors d’une présentation l’ero-guro…

Quand j’étais petit, je lisais souvent les mangas de Hideshi Hino. Maruo est apparu un peu plus tard. Dans les mangas d’autrefois, il y avait beaucoup de descriptions très cruelles qui m’ont influencées. Et les enfants pouvaient assez facilement lire ces œuvres là. J’aimais bien aussi Tezuka.

En ce qui concerne la musique dans vos films, il y a essentiellement du classique et de la pop ?

Enfant, je composais déjà des morceaux de musique et j’écrivais moi-même des chansons, que je chantais. J’aime la musique autant que le cinéma et j’aime tout aussi bien travailler ces deux aspects dans mes films. J’ai ainsi composé le morceau et écrit les paroles que chantent le personnage Genesis dans Suicide Club. J’ai composé aussi les morceaux de musique classique que l’on peut entendre dans mes films.

Dans certains passages de Strange Circus, on pense aux performances et aux installations de l’art contemporain…

J’ai surtout été influencé en fait par les décors de cinéma chez Fellini ou l’utilisation de la couleur chez Godard, l’ambiance mystérieuse onirique des films de Tarkovski. En ce qui concerne plus particulièrement l’art, je dirais Francis Bacon et le peintre belge James Ensor.

Vous n’évoquez pas de cinéastes japonais, pourtant on ressent une certaine présence de Matsumoto et de Terayama surtout, ainsi que Teruo Ishii pour l’aspect grotesque…

Peut-être ai-je été influencé mais c’est sans que je m’en rende compte, inconsciemment.

Vous exposez des sujets extrêmement graves, comme le suicide, l’inceste ou la marchandisation de la famille dans Requiem pour Noriko. Est-ce que vous pensez que la société japonaise actuelle est en train de totalement imploser ?

Je suis fasciné par tout ce qui se détruit. Les relations humaines se détériorent actuellement. Il n’y a plus aucune morale en ce qui concerne le sexe. L’argent a contaminé l’ensemble de la société. Les gens ne se parlent plus entre eux et communiquent exclusivement par le biais du téléphone portable et d’internet. Bref, tous les éléments sont réunis pour empêcher de vraies relations humaines.

Vos films selon moi sont très névrotiques. Sont-ils un exutoire ? En les voyant, j’ai pensé à ce que disait Wakamatsu sur les flics. Il ne pouvait bien sûr par les tuer en réalité. Alors il se vengeait dans les films…

Ce ne sont pas mes problèmes personnels que je montre, mais les points communs entre les autres et moi-même. Finalement, les problèmes d’autrui sont aussi les miens.

On voit continuellement des images choquantes notamment à la télévision. Avec les vôtres en plus, ne craignez-vous pas d’ajouter à la confusion ?

Je voudrais encore pouvoir choquer les personnes qui sont susceptibles de ne plus pouvoir être choquées par la représentation de la violence. Cela ne veut pas dire pour autant que j’accentue la violence qui est déjà présente à la télévision. Je voudrais montrer le véritable sens de la violence. Les images que l’on peut voir à la télévision ne montre jamais ce qu’est la mort par exemple ou combien la blessure fait mal. Je voudrais que mes spectateurs réalisent le poids de cette douleur. Mais, c’est vrai que la description de la cruauté est devenue tellement banale que c’est devenu difficile d’être original.

Au cours des présentations, vous avez affirmé que les spectateurs japonais avaient été choqués. Que pensez-vous des réactions du public français ? Il semble qu’ils ne soient pas choqués. Cela vous surprend-il ?

Je préfère le public étranger au public japonais. Les Japonais ne comprennent pas l’humour noir et ont tendance à voir mes films au premier degré. Ils n’ont pas l’habitude de voir ces films avec la distance nécessaire. J’ai tourné il y a 5 ans Suicide Club, parce que c’était indispensable pour moi de le faire à l’époque. Aujourd’hui, je pense autrement. C’était avant les attentats de New-York. Je pensai que les Japonais vivaient trop confortablement…

Les suicides sont plutôt courants au Japon ? Notamment les suicides collectifs. Je ne sais pas si est une tendance récente…

Il y a eu le boom des suicides collectifs après le film. Cela m’a beaucoup surpris. Je ne sais pas si mon film les a vraiment influencés… Avec l’Internet, les gens ont pris l’habitude de se suicider avec des personnes qu’ils ne connaissent absolument pas.

J’ai été très impressionné par le travail des acteurs dans Yume no naka e, qui partent dans les extrêmes.

Pour ce film, j’ai voulu me différencier de ce qui ce faisait jusqu’alors dans le cinéma japonais et de ses traditions. En général, il ne faut pas gêner les techniciens. J’ai fait exactement le contraire. L’important n’était pas de me concentrer sur le placement de la caméra ou des éclairages mais de laisser évoluer les acteurs, le plus librement possible. L’équipe technique a dû s’adapter à leurs mouvements. Pour cette raison, on a l’impression que les interprètes font beaucoup d’improvisation. Les films que je revoie plusieurs fois sont ceux de Cassavetes. Comme lui, je ne pense pas qu’il faille privilégier les images belles. Ce qui est fondamental, c’est d’enregistrer le jeu des acteurs. On voit cela aussi dans Requiem pour Noriko. Bien sûr, au montage, je coupe les plans, mais je tourne essentiellement en plan séquence.

Vos films paraissent improvisés ? Sont-ils très écrits ?

A l’exception d’une scène, tout a été écrit. J’ai écrit les dialogues du scénario comme s’ils avaient été improvisés.

La scène du bus avec Odagiri qui pète les plombs est très forte !

Dans les bonus du dvd disponible au Japon, on voit que certaines scènes ont été coupées et l’on voit aussi que tout a été écrit. C’est peut-être parce que l’ensemble des dialogues n’a aucun sens qu’on pense que les interprètes improvisent.

Comment procédez-vous pour écrire vos scénarios ?

J’écris d’abord sous forme de roman, avec une précision pour les détails. Et ensuite je rédige le scénario. La chose la plus importante pour moi, ce sont les dialogues justement sans importance. Je les écris à la fin.

Vos films sont très littéraires notamment avec la voix-off dans Requiem pour Noriko. Cela fonctionne bien selon moi dans Comme dans un rêve. Dans Noriko, c’est plus difficile à suivre

Surtout quand il faut lire les sous-titres… Avec les voix-off et la narration, le traducteur doit faire des choix, mais j’ai voulu que les spectateurs comprennent les deux. Et ça complique les choses ! Je me dis qu’avec le dvd, pourquoi ne pas faire comme les livres qu’on peut relire.

Avez-vous rencontré des difficultés avec les producteurs. Je dis cela avec Suicide Club, dont la fin semble plutôt optimiste par rapport au reste du film ?

Je me bats chaque fois contre les producteurs. Mais je gagne à chaque fois. Et la fin de Suicide Club, c’est celle que je voulais.

Vous avez organisé des « guerilla performances » à vos débuts ?

Le mouvement que j’ai crée s’appelle Tokyo Ga Ga Ga. On peut nous voir dans Otaku de Beineix. A l’époque je voulais faire autre chose que du cinéma et j’ai fait cela sans réfléchir. On agissait à Shibuya. On était quelques milliers. On a écrit des poèmes sur des drapeaux et on paradait dans la rue. Chaque fois qu’on faisait cela, la police nous arrêtait. Elle nous demandait pourquoi on faisait cela. On leur répondait qu’il n’y avait aucune raison. Ils ne comprenaient rien. Au départ, nous étions une dizaine et à la fin : 2000. La police a alors pensé que nous étions un groupe très dangereux.

Vous avez continué cela parallèlement au cinéma ?

J’ai décidé d’arrêter car c’était trop « sauvage ». C’est à ce moment que j’ai fait Suicide Club…

Votre dernier film ?

Je l’ai terminé juste avant de venir. Je l’ai fait avec l’actrice Chiaki Kuriyama. Ca parle d’une fille dont les cheveux artificiels explosent… Il faut le voir comme une métaphore !

Vous avez été acteur pour Teruo Ishii ?

Quelques années avant sa mort, nous étions proches. Et il m’a demandé de jouer dans ses films. Il n’aimait pas fréquenter les gens de sa génération mais tenait à rester avec de jeunes scénaristes et cinéastes. Il était très intéressé par eux. Il était très choqué de voir que les jeunes réalisateurs filmaient eux-mêmes. Et c’est pour cela que son dernier film, il l’a filmé lui-même. Tout le monde était très étonné. Il avait un budget très important mais il a voulu le tourner en vidéo, car les réalisateurs d’aujourd’hui le font. Il l’a d’ailleurs monté chez lui !

Vous utilisez l’excellent acteur Akaji Maro qui est aussi danseur de butô. Est-ce que comme Teruo vous aimez le butô ?

Ce n’est pas le butô que j’apprécie mais c’est surtout cet acteur.

Traduction : Shoko Takahashi 

04.01.2008

Comme dans un rêve (2005) de Sono Sion

Vu ce Sono Sion à l'Etrange Festival en 2006. Pas spécialement friand de ses boucheries suicidaires Grand Guignol indigestes, j'aime plutôt son film Yume no naka e, cette salade verte entre deux steacks saignants...

 
Yume no naka e, c'est déjà une chanson de Inoue Yousui. Comme dans un rêve. Arrêtons de chercher, les paroles invitent à danser sur une mélodie pop et à partir vers une autre réalité... Mutsugoro Suzuki est un acteur de théâtre pas très connu. On lui a refilé une MST. Il essaye de découvrir avec ses potes d'enfance comment il a pu l'attrapée. Entre ses ex et ses copines d'un jour, il se perd de plus en plus et finit par ne plus trop savoir ce qu'il recherche.

A la vue du reste de son œuvre visible à l'Etrange Festival, comme le dit lui-même Sono Sion, ce film peut faire figure " de salade verte, entre deux steaks saignants... " Une pause bienvenue dans sa filmographie. Une interrogation sur le travail de l'acteur, sur la part du documentaire dans la fiction. Dès le début, Sono Sion a voulu donner une grande part au réel, à l'impression de réel du moins, qu'il répercute dans le cadre par l'utilisation de la caméra portée. Il refuse la joliesse des images, privilégie les éclairages naturels et recourt souvent au plan séquence.

Sono Sion rentre de plein fouet dans son personnage, montrant sa déchéance, son parcours quasi somnambulique, pris dans les fêtes, les saouleries avec ses collègues, les copines, lorsqu'il répète ses textes aussi. Des textes saugrenus. On hésite à qualifier cette introspection surréaliste, aux inserts proche de la science-fiction, où sont convoqués les Vénusiens. Quand suis-je devenu quelqu'un que je ne suis pas ? Ca n'a pas d'importance. J'étais plein de promesse à vingt ans. C'est la faute des Vénusiens !

Sono Sion manque de sommeil. A son image, Mutsugoro Suzuki commence à tomber de fatigue et partir dans les rêves, pas trop convaincu par sa carrière d'acteur et délaissant progressivement toutes ses conquêtes à cause de son mal. Par delà son sujet finalement grave de cet acteur qui perd pied, Comme dans un rêve a beaucoup d'humour et s'amuse de son héros principal, plein de velléités. Certaines scènes sont d'une intensité remarquable. On pense à la première engueulade, entre Mutsugoro et sa copine : ils se demandent qui à refiler à qui la maladie, qui d'entre eux à coucher avec qui. L'entourage y passe et ils se rendent compte tous les deux de leur infidélité, jusqu'à la rupture. C'est comme lorsqu'il annonce à son père (Akaji Maro) sa maladie. Le vieux n'y comprend rien, croit que c'est encore un de ses rôles et lui demande quand est-ce qu'il va tourner dans un film de la Shochiku.

Son errance le mène dans les rues puis chez une autre compagne. Il s'endort. Perdu dans plusieurs rêves, il se retrouve coincé dans une voiture avec un commando. Puis dans un autre, son père, sous une autre forme, l'interroge. Le film joue sur ses trois tableaux à la fois et développe une sorte d'hystérie qui éclate par blocs, entre absurdité et réalité. Tout le monde le persécute dans l'autre monde, ses potes surtout réagissent au quart de tour. Comme lors de la scène où son ami d'enfance lui saute dessus dans le bus avec sa petite amie. On assiste à un déchaînement de l'acteur Jô Odagiri, qui part dans les extrêmes. On se demande comment il a pu le diriger d'ailleurs tant la tension est palpable, jusqu'à l'explosion de violence.

L'énergie déployée par Sono Sion est assez fascinante et sonne comme un cri pour l'originalité et la différence. C'est un cinéma qui se tape la tête, ne fournit aucunes réponses, qui se cogne le crâne, entre questionnement, paranoïa et révolte brute. Entre déjà vu et jamais view... La fuite en avant d'un poète perdu, qui tente vainement d'engueuler l'univers.