11.08.2007

Les Plaisirs de la chair (1965) de Nagisa Oshima

Errance jouisseuse et suicidaire d'un amoureux éconduit.

 

Wakizaka (Katsuo Nakamura) venge la femme qu'il aime, Shoko (Mariko Kaga), elle s'était faite violée. Il tue le coupable. Dans un train. Un homme l'a repéré, ne le dénonce pas, mais lui propose un marché. Il lui faudra garder pendant quelques temps une valise bourrée d'argent public, de fric détourné. 30 millions de yens. En échange, il gardera le silence sur le meutre de Wakizaka. Et viendra récupérer cette valise dans quelques temps. Désespéré par le mariage de Shoko, Wakizaka va utiliser tout le fric avant de se foutre en l'air. Il consomme alors les femmes. Au menu : hôtesses de bar, putes et femmes mariées, toutes celles qui lui rappellent son amour pur saccagé.

Après trois ans d’absence au cinéma, -il s’est consacré à des documentaires pour la télévision-, Oshima tourne les Plaisirs de la chair, double échec, commercial, et pour Oshima lui-même. Sans être un chef d’œuvre, le film a dû mal se défaire de ces multiples invraisemblances, ratatouille scénaristique presque indigeste, Oshima s’en extirpe par quelques saillies, mise en scène de certaines de ses ardeurs, proximité du désir et de la mort, brûlures de la jeunesse, quête d’identité face au capitalisme vorace de la société japonaise dont il vomit le modèle.

Obsession de l’être aimé, fantômes, corps en désir et abandon dépressif, solitude, tels sont les thèmes qui sont à mon avis remarquablement évoqués dans ce film. En plus la copie est très belle.

03.07.2007

Tombeau du soleil (1960) de Nagisa Oshima

Grâces soient rendues au distributeur Carlotta de ressortir l’Enterrement du soleil (ou Tombeau du soleil, 1960) en salles, absent des écrans français depuis vingt ans (il était sorti en 1986 ici, soit 26 ans après sa sortie japonaise). Accompagné, de surcroît, de deux autres films brillants du réalisateur Nagisa Oshima à ses débuts : Une ville d’amour et d’espoir  (1959, inédit !) et Contes cruels de la jeunesse (1960).

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Nous sommes au début des années 60, Oshima fait déjà preuve d’une liberté et d’une férocité hors du commun. La Shochiku a promu depuis peu cet assistant en réalisateur souhaitant rénover sa façade poussiéreuse, faire à son tour des films plus dynamiques, davantage tournés vers un public jeune. Si Une ville d’amour et d’espoir laisse déjà entendre les prémisses de la fureur, cette fureur demeure encore feutrée, dévoilant néanmoins quelques unes de ses préoccupations, doublée d’une lucidité certaine à l’égard des basses couches de la société. Son deuxième film, Contes cruels de la jeunesse, poursuit dans la veine du cinéaste, tout en s’épanouissant davantage, non pas dans la déchéance de l’amitié, comme c’était le cas pour le précédent, mais dans celle plus douloureuse de l’amour, corrompu par l’argent.

L’Enterrement du soleil monte davantage en puissance, pierre lancée au visage de la société japonaise alors en pleine reconstruction. Sur la route du progrès, elle oublie d’avouer ses zones d’ombres. Au cinéma, l’humanisme prime lorsque des réalisateurs s’y attelle, les Bas-fonds de Kurosawa. Comme s’il fallait nier la part exécrable, la cruauté intrinsèque, logique prolongement de la misère. L’avancée d’Oshima est indéniable, il se focalise sur un quartier précis, existant, dont il témoigne des difficultés et de la laideur, avec une conscience sociale remarquable, sans tomber toutefois dans la naïveté stérile du militantisme.

Kamagasaki fournit le décor au récit. Quartier pauvre d’Osaka, il est encore connu aujourd’hui pour abriter les  journaliers, ces hommes qui louent leur bras et exécutent les travaux les plus pénibles. C’est aussi à l’évidence le symbole adéquat, pour stigmatiser les travers de la société japonaise dans son ensemble. Toutes ces maladies, Oshima les mélangent allègrement dans son récit. Il tire sur tout le monde, tous sexes, toutes générations, toutes couches sociales confondus. Les femmes sont des putes, les hommes des macs, les jeunes crèvent dans des bagarres, les vieux se suicident. Le tout imbibé d’alcool.

Prenons les yakusas, ordinairement considérés comme des chevaliers dans les films de l’époque, ils ne sont que de vulgaires brutes, qui maltraitent femmes et subalternes. Ce genre de remise en cause des valeurs admirées par les hommes de l’époque est d’une modernité impressionnante. Il faudra attendre une dizaine d’années, pour en voir les prolongements dans les <i>jitsuroku</i> dégénérés de Kinji Fukasaku. Quand aux femmes, l’héroïne vend sa chair la nuit. Le jour, elle achète du sang aux pauvres et aux ouvriers qui veulent se faire de l’argent. Il n’est jamais question de sentiments humains chez Oshima, davantage d’instinct bestial, de lutte à mort pour la survie.

Ajouté à ce triste état de fait, les vieilles générations ne cessent de ressasser leurs prétendus faits d’armes et entretiennent une structure sociale faisandée, admirative d’un passé sans gloire. Personne n’est innocent chez Oshima, il ne ménage personne. Si, peut-être, les enfants, on n’en voit pas. Et les attardés mentaux, dont un des personnages, campé par le géant, est la seule figure attendrissante, presque innocente du film. La musique apporte, quand à elle, un contrepoint intéressant, une sorte de blues, adoucissant les images, entre la partie jouée à la guitare et les morceaux chantés teintés de nostalgie.

Les jeunes, cette jeunesse endormie, prétendument rebelle dans les taiyozoku, fleurissant jusqu’alors, il la secoue vigoureusement. Il en détruit définitivement toute l’imagerie. Le film aurait pu s’appeler Taiyozoku no hakaba. Un clin d’œil d’une violence rare souligne le mépris qu’il éprouve pour ce genre d’histoire. Deux étudiants s’embrassent tendrement couchés dans l’herbe : des voyous les séparent et violent la jeune fille. Ils lui fourrent de l’herbe dans la bouche. Comme s’il voulait en finir avec ces images trop souvent remâchées à longueur de métrages, endormant les générations à trop vouloir les faire rêver, tapant du poing sur la table, signifiant qu’il est temps de passer à autre chose. Aussi en propose-t-il d’autres, justes et virtuoses, fruits d’un diagnostique amer mais lucide. Si Oshima enterre le soleil, c’est pour mieux déterrer la hache de la guerre politique et cinématographique qu’il entend mener.

Titre original : 太陽の墓場 (Taiyo no hakaba)