17.08.2007

La Bête aveugle (1969) de Yasuzo Masumura

La Daiei, deux ans avant sa faillite en 1971, confie à l'expertise de son réalisateur maison, Yasuzo Masumura, un film rose, sublime dans le genre, qui en respecte les règles autant qu'il s'en joue. C'est La Bête aveugle, 1969, tiré de l'œuvre du crépusculaire Edogawa Rampo. 
 

De son œuvre brûlante, les sauvages Kinji Fukasaku et Teruo Ishii s'étaient déjà inspirés à la même période, respectivement pour Le Lézard noir, avec Yukio Mishima et L'Effrayant docteur H. (tiré de l'Ile panorama) avec le divin danseur Tatsumi Hijikata. Auteur des années 20, 30, Edogawa révère bizarreries, malséance, difformités, dans des romans policiers qui dénudent les délices et les ténèbres de l'âme humaine. Rencontre de deux sensibilités peu conventionnelles, synthèse des cauchemars de l'écrivain et des thèmes récurrents du cinéma de Masumura, La Bête aveugle est une passionnante adaptation pour ces raisons.

Le protagoniste est un artiste, sculpteur et masseur, privée de la vue et de sexualité. Accompagné par sa mère et ses complexes, il capture une jeune femme modèle de profession. L'homme en la possédant et en l'enfermant chez lui pour pouvoir la contempler, souhaite accomplir sa grande œuvre. Palper son corps et retranscrire ses sensations, c'est pour lui inventer une nouvelle forme d'art, l'art du toucher. Conception qui n'illumine ni le spectateur, ni la prisonnière, plus habituée à ce qu'on lui demande de poser dans un cadre plus serein. Evidemment, l'intrigue peu paraître assez navrante, elle l'est d'ailleurs. Comment ne pas être meurtris par ce barbouillage de psychologie ? Mais tout va très vite chez Masumura. Et sa grandeur est de pas nous engluer de détails. Il balaye les impuretés, limite le nombre de personnage (l'homme, la mère, la jeune femme) pour aller à l'essentiel. A savoir la relation sado-masochiste entre deux êtres. Seul but, décrire leur lente descente aux abysses et montrer dans quelle mesure, la souffrance peut corser l'amour, nourrir la volupté.

Le sculpteur l'enferme parce qu'elle l'obsède, le fascine et le domine. Il l'a suit, prise au piège, dans des décors qui se souviennent peut-être des années 20 en Europe, avec le baroque des expressionnistes allemands, et les recherches surréalistes autour de Sade pour le reste. Fétichisme qui sonne, dans son désespoir, comme une déclaration, cri d'amour pour chacune des parties du corps, démultiplié et projeté dans l'espace de l'atelier. Œil, nez, bouche, jambe, bras, oreille, seins, de toutes les tailles sont sculptés et placardés sur les murs. Rituel pervers de l'obsession.

Les femmes chez Masumura, ont toujours cette stature inatteignable. L'homme de tout âge et de toute classe sociale, ne peut se défaire de son attirance et ne pouvant l'atteindre, se voit contraint de l'attaquer, de la maltraiter, de la battre, n'illustrant par ces gestes que sa faiblesse coupable et douloureuse. L'homme n'a pas sa vitalité, n'a pas sa sensualité, il est toujours forcé de la corrompre, d'user de stratagème douteux pour la conquérir. Ici, le chloroforme. Ailleurs l'argent. Il est le plus souvent désarmé face à elle. L'attrait dans La Bête aveugle, c'est que le personnage principal est doublement infirme, impuissant et aveugle. L'observation est rigoureuse, amusée autant qu'agacée dans cette incarnation de l'artiste, et de sa relation à l'œuvre d'art et au sexe féminin.

Le triomphe de Masumura réside dans la destruction méthodique de l'ensemble, dans l'érotisme surmonté. Il désassemble le corps tandis qu'il conserve la mélodie du récit, imperturbable et mécanique jusqu'à l'étouffement. Ces êtres régressent dans la douleur puis ils sombrent avec délice dans l'obscurité, franchissant les obstacles qui séparent les hommes, des animaux, puis des organismes premiers. Comme pour se souvenir du commencement du monde.
 

Titre original : 盲獣  (Moju) 

監督 : 増村保造