13.01.2008
Mind game
Les critiques, du moins les chroniques, enfin les commentaires, c'est un peu comme le cassoulet ou le gratin dauphinois, c'est meilleur, réchauffé... A part ça, il est un immense réalisateur qui vient nous rendre visite sous peu en France : Monsieur Masaaki Yuasa. Mind game donc, chef d'oeuvre du cinématographe, loin de toute politique des roteurs en hauteur institution de combat ah ah.

A l'origine de cet ovni, le manga en 3 tomes pas traduit en français de Robin Nishi, le studio 4°C (usine à talents depuis 1986) et le réalisateur Masaaki Yuasa (à qui l'on doit le déjanté Nekojiru-so). L'animation japonaise n'a pas fini de nous surprendre : Mind Game en est un exemple stupéfiant. Cadavre exquis bien vivant, à l'énergie folle et transmissible, le film fonctionne sur l'association anarchique d'idées de toute sorte, transposée à l'écran par une virtuosité sans égale. La liberté graphique avec laquelle les séquences se succèdent sidère : 2D, 3D, peinture, photo, collage, croquis réalistes léchés, traits rapides à l'envolée représentent les événements présents et passés d'une relation amoureuse, rêvée ou vécue, transcendée en tout cas, à chaque seconde.
Cette histoire, c'est celle de Nishi et de Myon. Nishi est un pur loser depuis son enfance éperdument amoureux de Myon et des voluptueux pamplemousses qui lui servent de nichons. Elle va se marier, il veut l'en empêcher : ils vont manger des yakitoris pour en discuter. Outre des yakuzas, une balle dans le cul attends Nishi à l'intérieur. Tout le monde disjoncte, les couleurs explosent, les poursuites s'enchaînent à toute allure ; Mind Game, bolide filmique, plutôt que de s'éclater la tronche contre une rambarde, jaillit dans toutes les directions jusqu'à nous laisser sans voix après ces danses courses folles.
A chaque instant, éblouissement, Mind Game libère son énergie et repousse les limites formelles de l'animation. Un bon gros coup de marteau à la fiction traditionnelle trop molle, aussi. De toute beauté, les décors sont fondus, triturés, tordus à l'extrême. Correspondance avec les lumières ternes de la ville, pluvieuse et grise, et contraste saisissant avec son apparente monotonie.
Sublime est le trait, s'adaptant aux courbes des corps qui l'exigent, en rondeur délicate lorsque est évoquée la femme aimée. Tortueux, démesuré et effrayant de laideur, envahissant tous les bords du cadre s'il s'agit d'un yakuza en rage. Yuasa utilise des angles d'attaque de malade, en tension maximale. Au restaurant, les esprits s'échauffent. Les rouges sanglants balaient soudainement les verts sereins et les jaunes chauds des discussions animées, mais conviviales, de la famille. Teintes et expressions confèrent des ambiances uniques à l'ensemble, rançon d'un travail finement exécuté qui recourt aussi à la palette des sensations : gros plan sur le verre et vue sur les bulles de la bière que l'on va boire, la vapeur de cuisson qui s'échappe derrière le comptoir.
La rêverie névrotique reprend le dessus et nous submerge de sons, de couleurs, de visions fugaces, burlesques, coulantes, caleçon à fleur, porte en couleur, tête violette, musique et trompette, veste rouge, enchaînant les situations qui rivalisent en surréalisme. Avec une musique d'ambiance parfaite pour l'occasion.
Pas que ça à faire, d'autres électrochocs nous attendent : des séquences d'action survoltées, des rondes et ballets pop, épreuves sportives avec dinosaures rose et jaune volants et autres body-tits painting. A un rythme endiablé, le film part en vrille, vrombit, éclate en un feu d'artifice hallucinogène, qui trouve même le temps de poser quelques questions sur notre condition humaine. Le tout, comme si cela ne suffisait pas, avec drôlerie et tendresse.
Bref, si ton cerveau en a marre de la soupe qu'on lui propose, procures-toi cher ami, cette enthousiasmante merveille visuelle !
07:45 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Mind Game, Masaaki Yuasa
04.01.2008
Comme dans un rêve (2005) de Sono Sion

A la vue du reste de son œuvre visible à l'Etrange Festival, comme le dit lui-même Sono Sion, ce film peut faire figure " de salade verte, entre deux steaks saignants... " Une pause bienvenue dans sa filmographie. Une interrogation sur le travail de l'acteur, sur la part du documentaire dans la fiction. Dès le début, Sono Sion a voulu donner une grande part au réel, à l'impression de réel du moins, qu'il répercute dans le cadre par l'utilisation de la caméra portée. Il refuse la joliesse des images, privilégie les éclairages naturels et recourt souvent au plan séquence.
Sono Sion rentre de plein fouet dans son personnage, montrant sa déchéance, son parcours quasi somnambulique, pris dans les fêtes, les saouleries avec ses collègues, les copines, lorsqu'il répète ses textes aussi. Des textes saugrenus. On hésite à qualifier cette introspection surréaliste, aux inserts proche de la science-fiction, où sont convoqués les Vénusiens. Quand suis-je devenu quelqu'un que je ne suis pas ? Ca n'a pas d'importance. J'étais plein de promesse à vingt ans. C'est la faute des Vénusiens !
Sono Sion manque de sommeil. A son image, Mutsugoro Suzuki commence à tomber de fatigue et partir dans les rêves, pas trop convaincu par sa carrière d'acteur et délaissant progressivement toutes ses conquêtes à cause de son mal. Par delà son sujet finalement grave de cet acteur qui perd pied, Comme dans un rêve a beaucoup d'humour et s'amuse de son héros principal, plein de velléités. Certaines scènes sont d'une intensité remarquable. On pense à la première engueulade, entre Mutsugoro et sa copine : ils se demandent qui à refiler à qui la maladie, qui d'entre eux à coucher avec qui. L'entourage y passe et ils se rendent compte tous les deux de leur infidélité, jusqu'à la rupture. C'est comme lorsqu'il annonce à son père (Akaji Maro) sa maladie. Le vieux n'y comprend rien, croit que c'est encore un de ses rôles et lui demande quand est-ce qu'il va tourner dans un film de la Shochiku.
Son errance le mène dans les rues puis chez une autre compagne. Il s'endort. Perdu dans plusieurs rêves, il se retrouve coincé dans une voiture avec un commando. Puis dans un autre, son père, sous une autre forme, l'interroge. Le film joue sur ses trois tableaux à la fois et développe une sorte d'hystérie qui éclate par blocs, entre absurdité et réalité. Tout le monde le persécute dans l'autre monde, ses potes surtout réagissent au quart de tour. Comme lors de la scène où son ami d'enfance lui saute dessus dans le bus avec sa petite amie. On assiste à un déchaînement de l'acteur Jô Odagiri, qui part dans les extrêmes. On se demande comment il a pu le diriger d'ailleurs tant la tension est palpable, jusqu'à l'explosion de violence.
L'énergie déployée par Sono Sion est assez fascinante et sonne comme un cri pour l'originalité et la différence. C'est un cinéma qui se tape la tête, ne fournit aucunes réponses, qui se cogne le crâne, entre questionnement, paranoïa et révolte brute. Entre déjà vu et jamais view... La fuite en avant d'un poète perdu, qui tente vainement d'engueuler l'univers.
05:25 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Sono Sion, Comme dans un rêve, Yume no naka e
19.11.2007
Le Murmure des dieux (2005) de Tatsushi Omori

C'est un long enchaînement presque ininterrompu de scènes provocantes sur le thème de la folie, du désir, de la sexualité, de la souillure, de la souffrance, de la religion. On vous aura prévenu. Et Omori de faire des plans magnifiques sur le corps meurtri de Rô, presque mort, qui relache ses dernières pulsions, héritées d'un passé tourmenté. Rô, interprété par Hirofumi Arai, à l'évidence a dû passer de sales moments dans ce couvent, lieu sur lequel il revient, après errance, après être passé à l'acte et avoir tué deux personnes. Là exercent quelques pères dépravés, qui s'empressent, religion catholique aidant, de pardonner et surtout de se pardonner l'ensemble de leurs péchés.
En principe impossible à mettre en image, le roman de Mangetsu Hanamura Gerumaniumu no yoru, prix Akutagawa, plus grande distinction littéraire au Japon, fait l'objet d'une adaptation qui a laissé de côté la confession du personnage principal, pour se concentrer sur l'énoncé froid d'une démence. Omori met en lumière tout ce qu'on peut imaginer sur le sujet et illustre la nature forcément pécheresse d'être et de corps qui vont contre leur nature, renient la vie même, et se ravagent les uns les autres.
06:35 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Tatsushi Omori, le murmure des dieux, Gerumaniumu no yoru
17.11.2007
Sister Street Fighter (1974) de Kazuhiko Yamaguchi
J'ai un faible pour ce film et pour Etsuko Shiomi. Hk l'a sorti en dvd.

Traditionnellement, la femme japonaise n'est pas reconnue pour être une farouche guerrière, c'est le moins qu'on puisse dire. Le cinéma a tout naturellement et largement véhiculé cette image de femme soumise dans les films d'exploitation destinés aux jeunes mâles. En général, elles se sont contentées d'être les contrepoints gracieux et silencieux des rôles masculins virils notamment dans les films de yakuzas. Une femme qui se bat, c'est moche.
i cette formule facile était applicable aux années 50, le milieu des années 60, sous l'influence de la télévision, va voir éclore quelques exemples de femmes déterminées et n'hésitant pas à faire appel à la violence. De grandes stars naîtront de ce mouvement de rénovation, notamment Junko Fuji, redoutable et ravissante joueuse de la Pivoine Rouge (1968). Toujours inspirée des programmes télévisés, cette tendance à parfumer de sang les jeunes femmes se développera dans les films de gang des années 70, où pour corser la chose on les verra de plus en plus dénudées.
Etsuko Shiomi n'est jamais nue, par contre, mais qu'est-ce qu'elle castagne. Fan avant d'être disciple de Sonny Chiba et membre active du Japan Action Club (organisation visant à fournir en artistes martiaux compétents, les plateaux de tournage), Etsuko est la première et seule à l'époque des actrices expertes dans le domaine. De par ces compétences, la société de production Toei décide de lui offrir une série en tête d'affiche, Sister Street Fighter (3 ou 4 épisodes selon les sources de 1974 à 1976) la même année que son "frère."
Si son personnage s'en inspire et qu'elle vient dans le film de la terre nourricière chinoise, Kôryû (Etsuko Shiomi) n'a rien à envier aux belles et sérieuses combattantes hongkongaises. Elle se rend au Japon pour rechercher son frère disparu enquêtant sur un trafic de drogue. Kôryû est confrontée à une horde de guerriers experts en arts martiaux. Soutenue par une école locale de Shorinji Kempo, elle va partir à l'assaut de la villa high-tech du baron à leur tête, voulant extirper son frère des expérimentations chimiques qu'il lui fait subir.
Le générique laisse augurer toute l'énergie et la beauté de l'action au féminin. Kata sur fond rouge puis exercice en bleu, image reflétée par les miroirs. Kazuhiko Yamaguchi délaisse les explications du drame pour vite se confronter à l'action pure et débordante, ne laissant que peu de temps au spectateur pour qu'il reprenne son souffle. La Toei nous réserve ses ingrédients habituels : touche comique (au menu : brochette de mouche dans ta bouche), pincée d'érotisme (ah ! les scènes de bar ; ah ! les scènes de fouet de la Toei !), gore à vous en expurger les organes (la caméra se fait repeindre en rouge), mais surtout revenons-y, à l'action ! Du planter de cure-dent au lancer de fourchette, en passant par la faucille (que les puristes me pardonnent), à la voltige en rythme des membres et des corps, elle ne trouve aucun repos.
Dans la rue, sur la côte, dans une usine désaffectée, Kôryû fracasse des combattants très variés. Elle, actrice de finesse et de puissance à la silhouette longiligne. Eux, de vraies crevures, sales gueules, comme seule la Toei sait en caster. Le chef : un baron de la drogue mélomane, lunettes de soleil vissées sur le nez, admirateur des arts martiaux et collectionnant les combattants comme des œuvres d'art. Dans sa villa, une karatéka championne australienne côtoie de minis boxeuses thaïes et une cohorte colorée de meilleurs dans leur discipline de la planète.
L'appréciable, c'est que le réalisateur laisse leur chance à cet amoncellement de seconds rôles. Il les accumule jusqu'à saturer le film, à encombrer le cadre, et les envoient succomber sous les coups de pieds de l'héroïne. Côté gentil, Sonny Chiba en devient même moins pénible à voir, moins grimaçant ; une élégance certaine se dégage de ses mouvements. Bon d'accord, il n'évite pas les entrées un peu désuètes à la Takakura, - au moment où on ne l'attends pas, il ouvre une porte et va liquider l'assemblée. Il y a aussi son ennemi intime, toujours aussi grotesque dans sa constipation faciale, pour nous briser les orteils.
Ces réserves étant faites, il faut bien reconnaître que l'artisanat complet, le spectaculaire assumé de la Toei est séduisant. Des éclats d'ingéniosité viennent transpercés le récit, pousser à fond le moteur ; la réalisation est foutraque mais soignée, privilégiant une dynamique de zooms, de recadrages de toutes sortes, étrangement plaisants. Les angles sont extrêmes, ça penche, ça se tord ; le montage incisif, les couleurs lumineuses mettent en valeur l'entière vivacité des combats.
Entre un scénario honorable, soutenus par des orfèvres à chacun des postes, du costumier au directeur de casting, le score nickel et l'anarchisme de la mise en scène, excessive, baroque et convaincante, tout concourt à faire de cette Sister Street Fighter, une reine de la casse et un film qui tabasse.
08:56 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Kazuhiko Yamaguchi, Onna hissatsu ken, Sister Street Fighter, Etsuko Shiomi
16.11.2007
Tony Takitani (2004) de Jun Ichikawa
Jun Ichikawa est présent en ce moment au festival Kinotayo, pour son film Comment devenir moi-même ? (2007). Beau film sur l'adolescence avec des scènes qui font penser à Ozu, plan de coupe sur les nuages, la ville. D'une facture assez classique, sans rupture brutale dans la forme, le réalisateur insère quand même de nombreuses séquences où les deux amies, proches et lointaines, s'échangent des mails avec leur téléphone portable, se filment, -ce genre de communication ayant pris la place du dialogue réel, vivant. Les jeunes actrices sont plutôt convaincantes, l'histoire maîtrisée du début à la fin, avec des incursions de certaines thèmes déjà aperçus de Tony Takitani, son seul film sorti en France. Incommunicabilité, repli sur soi, double. Tony Takitani, qui m'avait bien plu. Et dont j'avais parlé à l'époque sur feu Nihon-fr.

Tony Takitani a fait le tour des festivals de la planète raflant au passage le prix spécial du jury de Locarno. Mais bien plus qu'une bête à concours, le film de Jun Ichikawa est sans doute le film de ce début d'année. L'occasion de découvrir un pan de l'œuvre encore inconnue en France du réalisateur japonais.
Défilent sous nos yeux les pages du roman d'un homme énigmatique. Après-guerre, son père, revient au Japon. Il était jazzman à Shanghai. Appréciant les musiciens américains, il donne à son fils le prénom peu japonais et très lourd à porter de Tony. Le prologue conte les débuts de cette biographie en demie teinte, où les êtres de son entourage disparaissent. Sa formation au dessin ne lui procure aucune joie apparente. Reclus, il découvre déjà âgé les premières sensations de l'amour et se marie. Pour un temps, cette relation le sort hors de son enfermement.
Tony n'existe pas, ou existe si peu. Comme un fantôme, sans relief, les jours passent. Mais la femme qu'il rencontre parvient à lui tirer quelques légers sourires. Esquissés par endroit, expressions et sentiments sont la plupart du temps expurgés du film de Jun Ichikawa. Nul désir, de faibles joies et des peines informes, - Tony Takitani a bien du mal à s'exprimer. A aucun moment, ses personnages ne vivent vraiment, jamais ne font l'amour. Aucun élan de chaleur humaine. Ils s'en tiennent à des regards blêmes sur des visages éteints.
Proche de l'immobilité, le film procède par lents déplacements latéraux. Jamais d'aspiration à l'élévation. La personnalité de Tony stagne du début à la fin. Le film s'étire, comme dans un rêve, chez ses êtres qui pourtant ne rêvent jamais. Minimaliste, la mise en scène d'Ichikawa, touche à l'art du détail, soigneusement filmé. Composés comme des tableaux, les plans mettent en valeur non pas le portrait qu'ils dépeignent mais le néant qui les entoure.
Dans des séquences qui s'allongent et semblent se répéter, Ichikawa prélève des choses infimes pour déceler de profondes douleurs. C'est la solitude des êtres non pas au sein de grands ensembles oppressants mais l'isolement anxiogène d'espaces réduits. Pour les remplir, combler le manque, la boulimie d'achat de vêtements de marque s'empare de l'épouse de Tony. Quant à lui, il travaille. Il observe aussi, atone, celle qui remplit son appartement sans personnalité, conforme à la vitrine témoin idéal du parfait architecte d'intérieur. Il trace, sans rature, un parcours sans surprise, une ligne droite.
Soit la réalité quotidienne d'un couple japonais d'aujourd'hui. Si aucune dénonciation frontale n'est énoncée, l'angoisse s'exprime par le détachement à la fois de l'acteur (Issey Ogata) et du réalisateur. Se limitent à l'essentiel les décors et les personnages. Interprétant à la fois le père et son fils, les générations sont mortes. Les femmes changent mais sont tout le temps les mêmes, comme si la féminité ne se limitait plus qu'à se vêtir, portemanteau de luxe. Qu'en est-il du désir ? Il est mort. Restent les photos et les souvenirs.
Ichikawa assume pleinement ses références mais ne les récite pas. Truffaut et Ozu ne sont pas loin. Truffaut, pour sa fascination de l'écriture, pour l'élégance de son cinéma littéraire. La voix-off utilisée tout au long du film, la ponctuation des travellings latéraux donne un rythme lent et répétitif au film, qui baigne le spectateur dans une sorte de torpeur. On pense, aussi, à Ozu, à la mélancolie dissimulée derrière le voile du quotidien, à la captation sublime du présent par le cinéma. Le film d'Ichikawa, s'inscrit dans cette lignée, classique et audacieuse, formellement impeccable, dépassant son époque. Epoque en quête d'une identité absente, perdue dans le néant.
14:25 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Tony Takitani, Jun Ichikawa, How to become myself, comment devenir moi-même
01.11.2007
La Femme des sables (1964) de Hiroshi Teshigahara
Teshigahara est là au sommet de son art, période éphémère où il enchaîne les merveilles épurées. Rien n'égale en effet ses instants d'entente parfaite entre la plume surréalisante de Kôbô Abe et les sonorités d'outre-tombe de Toru Takemitsu. De cette collaboration naîtront quatre œuvres : Traquenard (1962), La Face d'un autre (1966), Le Plan déchiqueté (1968). Et surtout : La Femme des sables (1964), qui est certainement le meilleur exemple, le plus abouti en tout cas et qui fut, à juste titre, récompensé par le prix spécial du jury à Cannes la même année. Mais n'en restent pas moins au fond de quelques hangars les trois autres réalisations, elles totalement invisibles en salle. Et une bonne idée serait de retrouver les copies et de les programmer.

Couple étrange que celui visible à l'écran, perdu aux confins d'un improbable désert, -pensez-vous un désert, au Japon, y'a en a bien un, plutôt une dune, mais grande comme ma poche : Totori-, couple, disais-je donc, que des villageois guettent et ravitaillent comme du bétail. Alcool, cigarettes. Pas pétrole mais sable contre nourriture. Dans leur trou, ils chassent ce sable à la pelle, chaque jour, inlassablement. De ce scientifique retenu malgré lui, on ne sait que peu de choses, seulement qu'il a fait le trajet depuis la capitale pour étudier les insectes. D'elle, encore moins. Pour se reposer le premier soir de son séjour, il passe la nuit chez elle, chez cette jeune femme seule. Au petit jour, le voilà prisonnier, au fond de la fosse sablonneuse.
Pris au piège, on croirait presque, à bien y réfléchir, qu'il n'attendait que ça. Oubliés les tracas du quotidien à la capitale, les obligations familiales et professionnelles, la folie consommatrice et triomphante du Japon d'après guerre. Il se perd, se retrouve en retrait de la société, sa personnalité sombre, s'estompe, comme pour mieux renaître de ce néant, de cette absence autant forcée que désirée. En quête de petites bêtes, à son tour, ironie du sort, cet homme bascule de l'autre côté, convoité, leurré et attrapé à l'image de ses chers insectes. Soumis aux regards des villageois qui observent et scrutent leurs derniers restes d'humanité jusque dans les derniers recoins de leur intimité. Avec une grandeur d'âme coutumière chez les tortionnaires, ceux-ci veulent les voir copuler en échange d'une récompense.
Perversion. Sensualité. Entomologie. Perte d'identité. Instinct. Animalité. Voyeurisme. Dès l'abord, on pense à Buñuel, Imamura, Kim Ki-young... On pourrait penser en outre à la télé réalité. Car Teshigahara dialogue aussi bien avec ses références culturelles qu'avec les préoccupations de ses contemporains tout en posant des questions d'une absolue modernité. C'est là sa force. Encore aujourd'hui des gens disparaissent, et pas qu'au Japon, entre cruels faits divers et volatilisations délibérées. Les êtres humains s'évaporent.
A cela se rive la remarquable exigence esthétique de Teshigahara, qui peint aussi bien l'affleurement du désir, la minéralité des corps, leurs brusques éclats, que l'inquiétante étrangeté et l'enlisement du monde tout entier.
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26.10.2007
La brute revient au pays natal (1973) de Shohei Imamura

Baptisé la Brute par Imamura en raison de sa violence, le voilà filmé auprès de ses proches à Nagasaki, sa ville d'origine. Il retrouve sa soeur ; battue par un mari alcoolique, elle l'a quitté pour vivre seule avec ses enfants. Le film prend alors une tournure surprenante à la fois ubuesque et kafkaïenne. Fujita révèle qu'il a attendu treize an avant de reprendre contact avec le Japon comme l'indiquait la procédure délivrée par les autorités militaires. Il attendait la prochaine phase du plan, celle où l'armée reviendrait en force, prendre une sa revanche. Sans réponse.
A Nagasaki, Fujita est obligé de mener à son tour l'enquête, chose curieuse, puisqu'il s'agit pour lui de démasquer celui qui l'a fait mourir dans un rapport. Car, en effet, sa famille et ses amis avait célébré ses funérailles, l'urne vide, en ayant au préalable reconstruit l'histoire de sa disparition, qui semble-t-il arrangeait tout le monde. Imamura, avec une économie de moyens remarquable montre de quelle façon cet ancien soldat doit subir le Japon contemporain, dominé par l'argent et des valeurs dont il était loin d'imaginer la main mise sur le pays dans son ensemble. La désillusion est terrible pour ceux qu'on appelle "Les Rejetés", exclus par leur famille et par leur patrie, par l'empereur, qui les a fait crever loin de chez eux. Tout cela pour quoi ? Une médaille et un changement de grade dans la hiérarchie militaire ; ou pour entendre que le Palais impérial a été refait pour des sommes colossales, pour des miliards, ce que le haut parleur diffuse lors de sa visite à Tokyo.
Face à son histoire et à la transformation de son drame personnel dans le registre de la mairie, tout le monde rejette sa responsabilité. Personne ne veut assumer. Dans une scène d'une rare intensité, on le voit confronté à son frère ainé et à son ami, qui ne disent rien devant cet homme devenu si génant. Ils ne souhaitent que le revoir partir dans son pays d'adoption. Lui aussi, d'ailleurs, pour retrouver calme et tranquilité.
Imamura plonge dans le drame de la guerre, qui répand encore ses miasmes une fois terminée. Se focalisant sur eux, il montre aussi d'autres aspects de la réalité, celle de leur famille restée au pays et celle des autres soldats qui sont rentrés. Il dépasse le simple aspect sociologique, pourtant très bien étudié au sein de ses familles rongées par l'alcoolisme, la violence conjugale, pour atteindre à l'essence de l'homme et capter ces moments intimes avec délicatesse. Ainsi, Fujita, ce boucher brutal, n'est pas seulement réduit à son état de soldat solide ; Imamura démasque aussi son entière fragilité sans pour autant verser dans la complaisance.
Difficile de faire démonstration plus réussie sur la condition de soldat, même si la toute-puissance du cinéaste sur les événements qu'il saisit a quelque chose d'effrayant. A travers ses trois premiers épisodes de la série, Imamura rend un bel hommage à ces indésirables, qui, paradoxalement se sont battus avec vaillance sans toutefois être considérés d'une autre façon que comme des lâches.
21:10 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Shohei Imamura, La brute revient au pays natal
25.10.2007
En suivant ces soldats qui ne sont pas revenus : la Thaïlande (1971) de Shohei Imamura
Après la Malaisie, la Thaïlande, où Imamura donne la parole à trois anciens soldats, trois symboles du petit peuple qui a véritablement combattu sur le front, pas de ces donneurs d'ordre qui font et écrivent l'histoire et la teintent de gloriole. Un agriculteur, et deux autres de ses collègues devenus médecins discutent et exposent leur manière de voir, en se disant franchement les choses.

Avec une rare humanité, une distance qui épouse les visages et leurs expressions, nous est exposée la nature même de la boucherie, sa presque simplicité. Ou comment des hommes normaux, pas meurtriers a priori en viennent à passer à la mitrailleuse, femmes et enfants, parviennent à couper des têtes, réussissent à plonger 30000 personnes au creux d'une fosse en béton et à les asperger d'essence, et vont jusqu'à charger des bébés dans des canons. Et comment ils vivent aujourd'hui, avec cela sur la conscience.
Comme d'habitude, ils avaient peur de cette salope de hiérarchie, peur d'être tués à leur tour s'ils se refusaient à exécuter les ordres. La force d'Imamura est de saisir ces instants sans complaisance et sans rejet non plus, mais de rassembler ces éléments et d'enregistrer ces moments uniques, composantes d'une même histoire, vécue sous différents angles. C'est peut-être cela faire un documentaire : être là au moment opportun et tout faire, s'acharner envers et contre tout, pour que sa caméra enregistre ses instants là, vouer en principe à l'oubli et au silence.
lors que l'un d'entre eux, trop ému, se refuse à s'exprimer en japonais, les deux autres se pourrissent et défendent chacun leurs idées. Le paysan affirme qu'il se tient prêt, qu'il n'a pas hésité à tuer des faibles soldats japonais à l'intérieur de ses propres rangs, à coups de pelle. C'était, explique-t-il sans honte, la méthode appliquée aux jeunes froussards, à ces recrues fraîchement débarquées qui pleuraient trop leur famile et démoralisaient trop le reste des bataillons.
Au contraire, l'un des deux médecins s'en prend violemment aux horreurs de la guerre, à l'idéologie malsaine répandue par les militaires et à leur tête l'empereur, ce soit disant dieu. Avec bon sens et humanisme, il défend des valeurs que ne semblent pas approuver ces deux autres collègues, regrettant avec le regard sage du philosophe ses plus belles années, médiocrement gâchées au combat.
En recherchant l'identité japonaise, Imamura montre avec réalisme ce qui sous-tend l'ensemble des discours officiels, l'âpreté de la vérité, la douleur, la complexité de l'âme humaine tiraillée entre la barbarie, toujours prête à se déclencher et la grandeur aussi, de l'homme qui refuse parfois de se conduire abominablement. Sa force, c'est de le décortiquer avec un dispositif réduit, le tout en un minimum de plans, et avec un maximum de justesse et d'efficacité.
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En suivant ces soldats qui ne sont pas revenus : La Malaisie (1971) de Shohei Imamura

Imamura est grand, même dans ses petits films. Ceux là sont des chefs d'oeuvre. De quoi tordre définitivement l'idée que les oeuvres télévisées sont inférieures aux films de cinéma.
En quête de la véritable identité japonaise, non pas l'officielle, la pure inscrite dans le marbre des livres d'histoire, Imamura part à la rencontre d'hommes, de ces soldats qui ont lutté lors de la Seconde Guerre Mondiale et sacrifié leur jeunesse pour un pays dont la situation actuelle, dominée par le règne de la cupidité pourrait fortement les étonner.
En tentant de retrouver d'éventuels survivants, Imamura entre de plein fouet dans les pages oubliées ou effacées de ce drame collectif, qui a conduit des êtres humains ordinaires à se rendre sur un autre continent pour soit-disant protéger leur patrie, et pour quelquefois perpétrer des crimes.
Il se rend ici en Malaisie, interroger l'Histoire, la façon dont on peut la reconstituer et la façon aussi dont on peut faire un film sur des sujets si douloureux. Non sans humour, le voilà en difficulté, qui passe d'une rue à une autre, galérant, errant de villes en villages, de boutiques en troquets, à la recherche de maigres indices.
Difficile de retrouver la trace de ce passé puisque les anciens vainqueurs ont été chassés par de nouveaux maîtres à leur tour recouverts par les cendres du temps. Les Britanniques ont ainsi brûlé les hameaux communistes ; les Indiens ont alors remplacé les Chinois. Que restent-ils des Japonais qui sont venus défendre la gloire de l'Empereur et l'honneur de la patrie ?
Il tombe finalement sur Shigeru Yano qui s'est sauvé de son drame personnel, à la fois rejeté par son pays et détesté par les autochtones, en embrassant la religion islamique. Elle lui a donné outre un nouveau nom, une nouvelle identité, une nouvelle raison de vivre. Il s'appelle désormais Mohamed Ali, et s'est marié avec une fille d'ici. Il ne rêve que d'une seule chose, faire son pélerinage à la Mecque, façon pour lui de rompre totalement avec son ancienne existence de sujet de l'Empereur, autre dieu, lui bien vivant. Résolument critique à l'égard des moeurs selon lui dépravés de son pays, dominé par l'argent, il s'attend au pire et ne compte pour rien au monde prendre le chemin du retour.
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23.10.2007
Pensionnat des jeunes filles perverses (1973) de Norifumi Suzuki
Pinky Violence. De l'action, du sexe, des femmes. Telle est la politique qu'a mise en place le producteur de la Toei, Kanji Amao, en complément des films de yakuzas à la Takakura pour les doubles programmes des salles japonaises. De nouvelles têtes d'affiches dénudées apparaissent. Parmi elles, les deux plus célèbres, Miki Sugimoto et Reiko Ike, présentes ici aussi pour le bonheur des yeux. Souvent forcés, certains réalisateurs en profitèrent pour les subvertir et inclure de féroces propos anti-autoritaires. Pensionnat des jeunes filles perverses ne fait pas exception bien au contraire et dépasse en démesure les trois autres épisodes de la série.

Scène de torture dès l'ouverture, histoire de donner le ton : à l'uniforme de la lycéenne viennent se superposées la seringue et le sang, musicalement accompagnées par une musique très free-jazz. Baroque, tendant systématiquement vers la surenchère, tout est bon pour pousser le spectateur dans ses retranchements, le tétaniser et a priori aussi, l'exciter. Après une décennie de films de yakuzas et d'érotisme, on a l'impression que ce cinéma là ne sait plus quoi inventer pour attirer le public dans les salles, de plus en plus vidées par la télévision.
Vices et sévices. L'intérêt de Pensionnat des jeunes filles perverses (avec ce titre français, on croirait lire le bel index de la Saison Cinématographique...), en dehors de ces scènes de récréations toutes les deux minutes, scènes qui rivalisent en créativité, c'est qu'il va a au bout des genres dont il est issu. En outre, il apparaît comme une puissante diatribe féministe teintée de nihilisme.
Avilies et maltraitées, ces demoiselles là n'en résistent pas moins et finissent par vaincre la plupart des hommes. Finies les souriantes tapisseries des films de chevalerie des années 60 : désormais, elles sont furieuses. Elles vont dynamiter la bureaucratie et la dynastie du mâle dominant : du flic, sale flic pourri corrompu, au prof, arriviste faux-cul, jusqu'au responsable politique de la pire espèce (-excellent Nobuo Kaneko, j'adore cet acteur-). Sous les costumes, beaucoup sont des obsédés sexuels. Et ils tentent de faire croire le contraire. Avec elles, finie l'hypocrisie !
En recherchant les responsables du meurtre, les trois nouvelles du lycée, avec à leur tête la rebelle Noriko (Miki Sugimoto), recourent à des méthodes pas très catholiques (en dépit de la suzukienne croix qu'arbore l'héroïne...). Le soi-disant journaliste (le sémillant Tsunehiko Watase, petit frère de Tetsuya Watari) qui les aide, lui aussi n'a rien de bien vertueux. Preuve que personne n'est véritablement innocent, et que l'espoir, dans le Japon des années 70 n'est plus vraiment de mise. Suzuki va même jusqu'à brûler le drapeau japonais (ou s'en servir pour les couleurs d'un stimulateur...) comme l'aurait fait Oshima et tout faire exploser ! Seule compte la révolte sexuelle et son illustration barrée.
Suzuki joue sur de nombreux registres. Il passe aisément d'une expression à une autre. Douleurs sadiques souvent, les femmes souffrent, molestées, variations comiques aussi sur les hommes qui se font piégés au love-hotel ou dans la salle de classe, intensités dramatiques encore avec le viol d'une naïve innocente. De thématiques somme toute assez classiques : gros plans zoomant sur les culottes, tripottage de poitrines sous la douche, pipi en public, visages en jouissance, Suzuki sait se montrer efficace et déstabilisant dans sa mise en scène, autant capable de fulgurances esthétiques, que de prises de distance burlesques et de références obscènes de vulgaire tortionnaire. En témoigne sur ce dernier point, l'utilisation de l'électricité, méthode de l'armée américaine au Vietnam.
Finalement, sa difformité ne rend ce Pensionnat des jeunes filles perverses que plus séduisant, rythmé par une super bande-son funky jazz signée Masao Yagi, coincé entre le film d'exploitation à bout de souffle et le cri politique désespéré mais décomplexé, bref, à des années lumières de la raideur cérébrale de notre cinéma national à la même période.


