30.01.2008
Entretien avec Satoshi Kon
En novembre 2006, Satoshi Kon est venu à Paris pour présenter Paprika. J'ai fait celle là en duo avec l'AFP à l'arrache, vu le nombre de personnes qui voulait le rencontrer...
Vous vous êtes toujours intéressé au brouillage entre la fiction et la réalité ?C’est un peu par hasard. Ca a commencé avec Perfect Blue. Le roman dont est tiré le film n’était pas passionnant et j’ai essayé d’en tirer autre chose, de faire une mise en abyme et de jouer sur ces deux aspects là. Je m’intéresse à tous les aspects d’une construction mentale, à toutes les couches qui façonnent la réalité. Par exemple, pendant cette interview à Paris à l’hôtel, je suis là maintenant mais je pense aussi au Japon ou à des événements qui se sont déroulés il y a longtemps. Ce qui se passe ici et ce qui se passe dans mon esprit, ce sont deux choses différentes, même s’il semble que soit le même espace et la même temporalité. Je veux montrer que derrière ce que nous masque la réalité se cachent plusieurs visages.
Qu’est-ce que vous avez retiré ou ajouté du roman original ?
Il ne reste que les grandes lignes du roman original. En dehors de cela, je l’ai presque intégralement modifié car il est d’un tel volume, qu’il était impossible de l’adapter avec les contraintes budgétaires inhérentes à un film de 90 minutes. On aurait pu faire un résumé du roman dans ce cas là, mais alors cela n’avait plus aucun intérêt. Dans un premier temps, j’ai simplifié l’histoire du roman. Un appareil permettant de rentrer dans les rêves est volé et Paprika essaye de rattraper le coupable. A partir de cette trame, j’ai ajouté toutes les images de rêves et j’ai rendu cette histoire plus complexe.
Vous n’utilisez pas les codes traditionnels de la fiction, vous égarez systématiquement le spectateur, semez le doute…
C’est avec une intention précise que je complique le récit. Dans Perfect blue, la jeune fille tombe dans une sorte de chaos mental. Je n’ai pas voulu faire comprendre aux spectateurs ce qu'il lui arrivait, davantage les mettre dans le même état, de façon à ce qu’ils vivent la même situation, qu’ils partagent ce que elle endurait. Pour Paprika, c’est la même façon de faire, je souhaitais que les spectateurs soient tout aussi désorientés.
Vous vous focalisez sur bon nombre de problèmes d’aujourd’hui ? Pensez-vous que votre cinéma est une vocation particulière ?
Dans mon cinéma, je m’intéresse aux gens qui m’entourent, que ce soit des personnes que j’ai rencontrées ou des personnes que j’ai vues dans les médias. Bien sûr, elles n’apparaissent pas directement mais de façon déformée. Ce sont les êtres humains dont je veux parler. Un des aspects que j’ai voulu évoquer dans Paprika est celui de la toute puissance, semblable en cela à ce qu’on rencontre dans certains pays, avec certains présidents, celui des Etats-Unis pour ne pas le citer, qui refuse le droit à d’autres pays d’avoir la même puissance. J’ai ainsi voulu montrer ce genre de personnages dans mon film.
La situation mondiale a vraiment évolué depuis le 11 septembre. Et même moi qui ne voulais pas faire référence au politique, me voilà obligé d’en parler.
On sent un véritable amour du cinéma dans vos films, des références à d’autres cinéastes, à l’histoire du cinéma dans Millenium actress. Vous faites maintenant référence à vos propres films dans Paprika ?
J’ai appris beaucoup de choses en voyant des films. Je peux même dire, je crois, que c’est le cinéma qui a construit ma notion des valeurs, qui m’ont servi autant pour la réalisation, que dans ma vie quotidienne.
Vous avez commencé par le manga, souhaitez-vous en réécrire ?
En étant passé du manga à l’animation, il m’est difficile d’y revenir. Il y a plusieurs différences entre les deux, notamment en terme de vitesse de lecture. Dans le premier cas, c’est le lecteur qui choisit. Dans le second, c’est le réalisateur. L’animation permet en plus de jouer davantage sur les couleurs, le mouvement, les sons. En ce sens, le manga ne peut maintenant que difficilement me satisfaire.
Un des domaines de prédilection de l’animation japonaise, c’est l’écologie. Vous semblez, même si ce n’est pas l’objet principal de votre film, lui accorder une certaine attention ?
D’autres cinéastes ont fait des chefs d’œuvre sur le sujet, comme Miyazaki. Pourquoi referai-je la même chose alors qu’il y a tant d’autres sujets qui méritent d’être traités. Malgré tout, sur ce sujet, j’aime aussi semer le doute. J’aimerai dépasser un peu l’idée que la végétation ne serait que bienveillante. Pour cette raison, on voit dans le film des plantes qui sont des personnages à part entière, pas seulement belles, mais qui peuvent être aussi grotesques.
Des projets futurs ?
Paprika est une sorte de bilan de mes films précédents, du cycle qui traitait des rapports entre réalité et fiction. J’ai toujours réalisé des films pour un public adulte. Le prochain sera non seulement destiné aux adultes mais aussi aux enfants.
J’ai une question un peu décalée pour finir, en dehors du cinéma. Appréciant la cuisine, pensant au Paprika, je me demandais quel pouvait être votre plat préféré ?
Les sobas chauds avec de la viande de canard. Et pour le vin, un Chablis… (rires)
Traduction : Shoko Takahashi
06:20 Publié dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Satoshi Kon, Paprika



Commentaires
Une amie m'a dit que c'est quelqu'un de trèèès gentil, eh bien cette photo ne me fait plus douter!
Ecrit par : Nathako | 02.02.2008
Je suis content, elle est de moi cette photo :-)
Ecrit par : Tampopo | 03.02.2008
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