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20.01.2008
Entretien avec Takayuki Nakamura
Présent lors du festival 2007 de Kinotayo, Takayuki Nakamura, réalisateur d’un film émouvant sur une vieille prostituée disparue emblématique de Yokohama et de ses années d’après guerre. Les questions sont en deux temps, d’une part les miennes, posées lors d’un petit entretien, d’autre part, celles du public à qui le réalisateur a répondu à la suite de la séance à l’Elysée Biarritz.

Quel a été votre parcours ?
En même temps que le tournage de Yokohama Mary, je travaillais comme assistant réalisateur au studio Shochiku de Ofuna. Avec ce salaire, j’ai pu réaliser ce film.
Quel a été le point de départ du film ?

Mary était une prostituée, très célèbre à Yokohama, le symbole de ce quartier. Je fréquentais les quartiers populaires de Yokohama. Un jour, je me suis rendu compte qu’elle avait disparu. Je suis parti à sa recherche. Je ne savais pas au départ de cette enquête que cela ferait un film étant donné que la principale intéressée était tout simplement absente. Aussi, je suis parti à la rencontre des différents témoins et me suis alors aperçu qu’il était possible d’en faire un film, uniquement avec les témoins.
Comment avez-vous rencontré les témoins ? Vous semblez très proche de certains d’entre eux ?
Au départ, je ne connaissais personne. J’ai visité tous le magasins, tous les restaurants du coin. Je crois maintenant c’est en quelque sorte Mary qui m’a aidé et m’a amené à rencontrer toutes ces personnes, tout ceux que je devais rencontrer.

Qu’est ce qui vous a fasciné dans ce personnage ?
C’est difficile à dire. En fait, il y a trois choses. Je voulais faire un film sur la Femme et Mary symbolisait un certain style de femme. Je voulais aussi montrer la disparition, car au je me suis rendu compte que l’on s’intéresse vraiment à quelque chose à partir du moment où on l’a perdue, où elle s’est évanouie. Et le dernier point, c’est que je voulais faire un documentaire sur la ville de Yokohama.
Vous êtes assez jeune, pourquoi vous être intéressé à cette personne ?

Il est normal pour les personnes âgées de Yokohama de voir chaque jour des lieux tels que la taverne Negishi. Mais les plus jeunes, ils n’y font pas vraiment attention. Elle symbolise l’après-guerre, période que je n’ai pas connu mais que je veux connaître davantage, à travers la vie de ce quartier et de cette dame emblématique. C’est en quelque sorte ma jeunesse et mon ignorance qui m’ont poussé à suivre Mary et approcher son son environnement. C’est justement parce que je suis jeune maintenant que je peux faire ce genre de films. Quand je serais plus vieux, ce sera impossible, car tout aura disparu.
Beaucoup de problèmes sociaux sont évoqués dans votre film : solitude, prostitution, vieillesse, maladie,… Etait-ce dans votre intention d’en parler ?
Au départ, je ne pensais pas du tout décrire les problèmes sociaux. La question qui se posait était de savoir qui était Mary en tant qu’être humain. Les problèmes comme la prostitution, la maladie, c’est plutôt le contexte. Je n’avais pas de message particulier à faire passer, ni de réponses à fournir sur ces difficultés là. C’est au public de réfléchir et d’interpréter. Je pense que c’est là aussi l’essence du documentaire et du cinéma, poser des questions mais ne pas leur donner de réponses. C’est au spectateur de chercher la réponse.
Votre film m’a fait penser à la démarche d’autres réalisateurs comme Imamura. Vous ne filmez pas l’Histoire officielle mais la petite histoire, celle des gens.

J’aime beaucoup Imamura, ses documentaires qui racontent l’autre côté de l’Histoire comme par exemple Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar. Il dit les sentiments cachés des marginaux et je me sens proche de ce type de démarche même si pendant le tournage je n’ai pas du tout penser à cela. Par ailleurs, j’apprécie aussi les films de Tatsumi Kumashiro qui a travaillé à la Nikkatsu et réaliser parmi les plus réussis roman porno. Il a dépeint surtout les femmes mais aussi les marginaux et les faibles, et pour cette raison j’ai beaucoup de respect et je ressens beaucoup d’affinités pour son œuvre.
Est-il difficile actuellement de faire des films comme le vôtre actuellement au Japon ?
Au départ, j’ai travaillé sur ce film comme sur un film indépendant. Je n’ai pas cherché de subventions. A un moment donné, je n’avais plus d’argent et suis donc allé vers les chaines de télévision. Mais pour avoir un financement de leur part, il faut pouvoir accepter que le film puisse être adapté à la télévision. Avec un tel sujet, l’histoire d’une ancienne prostituée de Yokohama, c’était impossible à montrer. Ils m’ont donc demander de cacher ce sujet là, de masquer certains autres aspects. A la suite de ça, de voulant faire aucune concessions sur le sujet même du film, j’ai renonçé à obtenir ses aides.
Quelles ont été les réactions du public japonais ?
La plupart des spectateurs ont bien réagi. Les spectateurs âgés ont ressenti une certaine nostalgie en voyant ce film, les lieux du quartier. Quant aux jeunes spectateurs, ils ont découvert certaines choses qu’ils ignoraient. Il y avait donc un décalage entre la réaction des personnes âgées et celle des jeunes.
Et par rapport au public français, certaines réactions vous ont-elles amusées, surprises ?
J’ai eu l’impression que le public français comprenait le film et ses intentions. A la première projection du festival, il y a un spectateur qui a dit que ce film décrivait l’indulgence, la compassions des hommes. Les spectateurs japonais donnaient leur opinion après la projection. S’il y avait parfois des questions, ce n’étaient pas tellement des questions sur le film, mais des questions sur Mary, sur ce qu’elle était devenue. Même si je suis heureux d’écouter ce genre de questions car cela prouve que Mary dépasse le cadre du film et du cinéma, je suis content aussi des réactions des spectateurs français qui évoquent de leur côté ses aspects cinématographiques.
Pour vous, qu’est ce qu’il est important de montrer au cinéma, dans un documentaire ?
Question difficile, question que je me poserais toute ma vie. L’essence du documentaire, c’est avant tout de faire face à la réalité.
Vos projets ?
Je suis en train de préparer un autre film sur Yokohama. Si tout va bien l’année prochaine, le tournage commence.
Yokohama Mary a bien marché au Japon ?
Parmi les documentaires sortis en salle, c’est le deuxième film a avoir fait le plus d’entrées. Il a fait 70 000 entrées.
Traduction : Megumi Kobayashi.

Public : C’est un excellent documentaire. J’aurais voulu savoir combien de temps il vous a fallu pour le faire ?
J’ai commencé à recueillir les informations en 1997. Je m’étais aperçu que Mary avait disparu. Pendant deux ans j’ai arpenté le quartier. A cette époque là je ne pensais pas que cela pourrait faire un film car Mary n’était plus là. J’ai rencontré des personnes qui avaient eu des contacts avec Mary. Et en m’adressant à ces persones là je me suis compte que je pouvais avoir le matériau suffisant pour faire un film. En 1999, deux ans après, j’ai donc décidé de faire le film et j’ai commencé à filmer. Le temps que j’ai mis pour filmer s’est étalé sur cinq ans alors qu’au départ je pensais que cela prendrait un ou deux mois. Mais si je compte la totalité des années passées sur ce film, notamment en recherche, cela fait 10 ans. Je me pose la question de savoir à ce rythme là combien de films je pourrais alors tourner…
Public : Quand le film est-il sorti au Japon ? C’est plutôt facile au Japon en ce moment de sortir un documentaire, non ?
Juillet l’année dernière. Oui, c’est vrai qu’en ce moment le documentaire est à la mode au Japon, mais malgré tout, il n’y a pas beaucoup de documentaires qui peuvent être projetés dans plusieurs salles. Concernant mon film, il a été projeté dans 50 salles environ. En terme d’entrées, 70000 spectateurs l’ont vus. C’est le deuxième documentaire à avoir fait le plus d’entrées après le film de Kazuo Hara : l’Armée de l’empereur avance, documentaire sorti il y a 20 ans. Le renouvellement se fait donc petit à petit
Public : Quel genre de films voulez vous tourner à présent ?

J’habite à Yokohama et lorsque je me promène dans mon quartier, je n’ai pas toujours d’idées précises sur ce que je voudrais faire. Mais ce que je veux filmer c’est que je ressens en voyant les choses autour de moi. Je n’essaie pas de créer une œuvre en tant que telle mais j’essaie de me rapprocher de la vie d’une autre personne.
Takayuki Nakamura s’adresse alors à son tour au public
C’est la première fois que je viens en Europe et même à Paris. J’aimerais bien connaître vos opinions à vous. Je suis très curieux de connaître votre point de vue même si vous êtes en désaccord, ou si des choses vous ont déplues. Ca m’intéresserait bien.

Public : J’ai l’impression qu’il y a finalement deux personnages dans votre film. Mary et Ganjiro, le chanteur. Est-ce qu’à un moment donné on ne perd pas un peu Mary au profit de Ganjiro ?
J’ai eu la même opinion de la part du public japonais. J’ai donné le titre Yokohama Mary mais cela ne veut pas dire que je voulais suivre son histoire à elle. Mon objectif était en fait de faire un documentaire dont le sujet est absent. Le véritable thème, c’était Mary et les gens qui entourent ce personnage. Et la personne qui l’a le plus entourée, c’est en l’occurence le chanteur Ganjiro. C’était un personnage tellement fort, que c’est vrai, je me suis davantage focalisé sur lui-même et cela c’est fait naturellement, lui, ayant un rapport très profond avec elle. Ce n’était pas seulement Mary qui m’intéressait mais l’histoire qui s’est créée en relation avec elle. Car en faisant simplement une histoire sur elle, on aurait pu tout aussi bien la faire en 5 ou 10 minutes. En faisant appel à plusieurs autres regards, on peut mieux la comprendre, avoir des éclairages différents sur elle.
Public : Ganjiro est-il encore vivant ?
Ganjiro est mort en 2004 avant même la sortie du film. Il chantait beaucoup de chansons en français. Il est déjà venu à Paris à plusieurs reprises. J’espère qu’il est content que le film ait été présenté à Paris.
Public : Ce n’est pas une question, simplement pour vous dire un grand merci. Un écrivain, Samuel Beckett a dit que, exister c’était être perçu par les autres. Et en nous montrant à la fois Mary et Ganjiro perçus par toutes ces personnes vous les faites exister encore plus longtemps pour nous, et pour eux aussi car vous les faites encore revivre. Et donc pour tout cela, un grand merci.
C’est exactement ce que je voulais faire. Je voulais filmer la ville et le personnage. Maintenant Mary a disparu et la ville de Yokohama a beaucoup changé. Même dans le film ont voit le changement. Je ne peux pas aller contre cela. En tant que réalisateur, je ne peux que filmer. Même si les générations passent, je ne peux laisser qu’un témoignage. Et ce que j’apprécierais, c’est que les personnes ressentent quelque chose par rapport à ce que j’ai pu leur témoigner. Si cela arrive, alors c’est un honneur pour moi et cela me rend très heureux. J’aimerais donc pour le prochain film revenir ici et vous le présenter.

23:30 Publié dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Yokohama Mary, Takayuki Nakamura



Commentaires
Un très beau film.
Il a été primé au festival, j'espère que cela persuadera Kinotayo (ou un autre éditeur, je suis pas pointilleux) de l'éditer en DVD dans notre beau pays - l'édition originale ne proposant pas de sous-titres, c'est tout de suite plus délicat de se le procurer en import.
Merci pour cet entretien en tout cas.
Ecrit par : Epikt | 21.01.2008
Deux excellents entretiens à la suite, avec beaucoup d'infos intéressantes!
Me reste à découvrir Yokohama Mary, je vais guetter une sortie :p
(le circuit nippon des docus semble vraiment pauvre, pas étonnant que la relève se fasse attendre... ça attire moins qu'une star jpop...)
Merci encore, beau boulot!
Ecrit par : Michael | 22.01.2008
Y'a de très bons documentaires en ce moment. Y'a même certainement le meilleur festival de documentaire de la planète à Yamagata.
Dear Pyongyang surtout, Campaign ou encore Yokohama Mary dans les récents sont parmi les films réussis, à mon avis. Ils ont leur chance en festivals.
Ecrit par : Tampopo | 22.01.2008
je veux voir Yokohama Mary.
Ecrit par : kaigura | 25.01.2008
"Commission et étude de cas (lieu, date, titre)..." :-)
Et un smiley je sais que tu adores ça...
K.
Ecrit par : Tampopo | 25.01.2008
vivement que sugimoto nous apprenne à dire "haha" ou encore "rancunier"...
Ecrit par : kaigura | 02.02.2008
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