« Bonne année (suite) | Page d'accueil | Entretien avec Takayuki Nakamura »

19.01.2008

Rencontre avec Henrikku Morisaki

Henrikku Morisaki a été l’un des plus fidèles compagnons de route de Shuji Terayama. Assistant réalisateur, décorateur, preneur de son, il a été aussi acteur-performer, dans des films comme Lola ou encore Initiation des jeunes au cinéma. Plus récemment il a travaillé avec Go Takamine, Isao Yamada et Takeo Kimura. Il était venu en 2005 pour l'hommage à Shuji Terayama à l'Etrange Festival. A ses côtés, Hiroko Govaers.

 

 

Comment avez-vous rencontré Shuji Terayama ?

Lycéen, je lisais ses livres et je le voyais souvent à la télévision. Je le trouvais amusant et intéressant. En Terminale, j’ai décidé d’aller voir une de ses pièces de théâtre et de le rencontrer, à Tokyo, à 9 heures de ma ville natale. De retour à la maison, j’ai écrit une pièce de théâtre. Par la suite, j’ai fugué et décidé de m’installer chez lui. Au départ, je voulais devenir acteur mais Terayama m’a dit un jour que je n’étais pas fait pour ça. Il m’a alors demandé de travailler en tant qu’assistant décorateur et assistant son.
Mais mon tout premier rôle, a été d’aller chez les disquaires, écouter des musiques pour les pièces de théâtre. Il avait de très bonnes oreilles et pour lui, le plus important, c’était la musique, les dialogues et leur beauté.

Pouvez-nous nous parler de la troupe de Terayama, comment le Tenjosajiki s’est créé ?


C’est difficile d’en parler (rires)…. Une des pièces musicales qu’il a écrite jeune : Chi ha tattamama nemutteiru (Lit. : Le sang dort en restant debout), a d’abord été jouée par le groupe Gekidanshiki et ensuite elle a été jouée par une toute petite troupe de l’Université de Waseda. Avec deux autres personnes, dont sa future femme et Yokoo Tadanori (grand graphiste japonais, né en 1936), nous avons décidé de monter une vraie troupe, en 1968, à partir de ce petit groupe de départ. Au début, il y avait des invités, acteurs professionnels mais aussi bon nombre de non professionnels. Et la première personne qui a tenu le rôle principal n’est autre que Akihiro Miwa (fameux travesti, icône de Mishima, qu'on peut voir notamment dans le Lézard noir) . On voulait renouer avec le spectacle de rue, le cirque. Il a pris le nom en hommage au film de Carné, Les Enfants du paradis.

Nous avons créé le Shigaigeki ou Théâtre de la Ville, différent du spectacle de rue, en essayant d’instaurer une vraie relation avec les gens, avec la vie même. C’était d’ailleurs assez gênant pour les gens (rires). Un acteur suit une personne tout à fait normale, sans rapport avec le théâtre, et un jour on lui envoie une carte postale pour lui dire : "hier tu as fait telle chose !" Ensuite, on leur envoie une autre carte pour lui dire : "on va aller te voir chez toi tel jour" ! Et on allait lui rendre visite...

Vous avez travaillé comme assistant réalisateur de Terayama ?

Ma première expérience dans le cinéma a été L’Empereur Tomato Ketchup. Mais je n’ai pas fait grand-chose sur ce film. J’ai davantage travaillé sur Jetons les livres et sortons dans la rue, comme scripte, sans vraiment savoir en quoi cela consistait ni même ce que le mot voulait dire. Sur ce tournage, un producteur et un assistant de Kaneto Shindo sont venus pour nous aider et nous apprendre le métier. Le monteur de ce film était Keiichi Uraoka, le premier monteur de l’époque (Imamura, Oshima) et la prise de son était faite par Tetsuya Ohashi (preneur de son de Kon Ichikawa), lui aussi très réputé. Je suis content d’avoir étudié avec eux.

Vous avez été acteur, aussi, notamment sur le film Initiation des jeunes au cinéma ?

J’ai rendu un grand service pour des films expérimentaux, parce que c’était très facile de me déshabiller (rires)… Pour Lola, cela fait presque 30 ans que je joue ce personnage et je dois entretenir mon corps, comme si c’était le même qu’il y a 30 ans. Il faut parfois que je prenne des kilos ou que je me teigne les cheveux…

L’écriture est importante chez Terayama et pourtant ses films sont très improvisés ?

Il n’y avait pas de scénarios, plutôt des carnets. Sur le tournage, les acteurs faisaient comme ils voulaient, se maquillaient comme ils le souhaitaient. Terayama disait ce qu’il fallait : aujourd’hui, il nous faut des chiens ou des grenouilles… C’était pendant le tournage que tout se décidait. Seules exceptions, pour Conte de labyrinthe et Film de l’ombre, pour lesquels le scénario était écrit avant.

A-t-il rencontré des difficultés financières pour ses projets ? Quant à la diffusion, comment procédait-il ?


Terayama avait assez de moyens, car il travaillait pour dans beaucoup d'autres domaines (théâtre, télévision, radio). C’était plutôt la disponibilité de Monsieur Tatsuo Suzuki, le chef opérateur attitré de Terayama qui posait problème. On se demandait toujours s’il allait être libre. Nous nous chargions nous-mêmes de la distribution. Parfois, il y avait un sponsor, comme le théâtre Parco ou bien Image Forum. Quant à la censure, elle ne nous a jamais vraiment inquiété.

Il a aussi tourné à la fin des années 70 pour la major Toei, ou même pour des sociétés françaises, a priori plus contraignantes ?

Nous n’avions pas l’impression de rentrer dans le système. Mais si quelqu’un nous proposait quelque chose et qu’il acceptait nos conditions, il n’y avait pas de raison de refuser. La Toei, généralement, n’invite pas de réalisateur. Elle a ses propres réalisateurs et ses propres équipes. Mais la star Bunta Sugawara voulait absolument tourner avec Terayama. Terayama voulait simplement Suzuki comme chef opérateur et Ceazer comme musicien. Et cela s'est fait. Pour Braunberger, même chose, on était libre.

En France, on est très chauvin (rires). Et les Français ressentent beaucoup d’influences et de rapports avec la France dans ses films : Carné, Braunberger, Maldoror, le Surréalisme,…


Ce n’est pas la France précisément qu’il recherchait mais il s’est intéressé à la culture. Il aimait Duras par exemple. Et la culture française était influente à l’époque. Le plus important, dans ces années-là, en France, c'était que le discours intellectuel, éclaircissait ces oeuvres très visuelles, comme celles du surréalisme. Actuellement au Japon, il y a beaucoup de choses visuelles très intéressantes, mais plus tellement de personnes pour les expliquer.

Beaucoup d’articles ont été publiés, pour les 20 ans de sa mort, en 2003. Est-ce que ce travail d’écriture dont vous parliez a été fait le concernant ?

(Rires) Il n’est pas bien fait ! La priorité, c'est l'image aujourd’hui. Donc, d’une certaine manière, Terayama vit toujours. Mais j’espère que des personnes vont faire ce travail d’écriture afin que de nouvelles images puissent apparaître. Terayama a laissé environ 200 œuvres. Comme je ne lisais que ces scénarios, je commence à lire ses livres. Et j’ai un projet d’édition de 7 volumes, de ce que j’aime dans ce qu’il a écrit. Et si un jour, j’arrive à comprendre sa littérature, peut-être, que à mon tour je pourrais transmettre d’autres choses de Terayama.

Cette rencontre a eu lieu à Paris dans le cadre de l'Etrange Festival, le 5 septembre 2005.

Traduction : Shoko Takahashi

Ecrire un commentaire