26.11.2007
Ici des hommes vivent
L'un des films qui m'a le plus marqué cette année reste celui de Florent Marcie sur la Tchétchénie : Itchkéri Kenti. Le bonhomme, sa démarche cinématographique, sa trajectoire humaine, ses convictions, sa liberté, tout cela m'a fortement impressionné. Ca se ressent dans mes questions...

Première partie :
Deuxième partie :
Troisième partie :

Nous sommes très loin du tout à l'égout ambiant, de cette poubelle télévisuelle, mystificatrice et simplificatrice. Pendant plus de deux heures, Itchkéri Kenti nous maintient hors du temps médiatique. Hors du magma d'informations, hors du bruit barbare du monde retransmis en direct, là où un massacre chasse l'autre, là où la dictature des news détruit la réflexion, abrutissement par les ondes, confortant notre soumission dépressive.
Témoignage et avertissement, Itchkéri Kenti évoque le quotidien de la guerre, ce que nous nous refusons à voir, extermination, déni d'un peuple, d'une culture, insulte à la démocratie, à la République -la Tchétchénie en était une-, gifle à toutes idées lumineuses gisant bétonnées sur le fronton de nos mairies. Il ravive nos têtes éteintes par les frappes chirurgicales spectaculaires, zapping de meurtres, avalanche de chair, flots de sang, boucherie d'images, baisées et vendues d'un côté comme de l'autre par une pub. Au cinéma, au moins, encore, notre cerveau disponible au départ pour le Coca-cola s'en va rêvasser à la sortie.
Cinglante réponse du cinématographe à la télévision conne et au pseudo journalisme, le film recontextualise la situation, fait l'effort dans la durée et se réfère à la littérature et à la culture, choses qui dépassent la platitude habituelle servie par les J.T. et les reportages réduits à outrance.
La guerre n'en finira jamais, danse macabre intemporelle et universelle. Tous les dieux s'en abreuvent, on pourra les implorer tant qu'on voudra. Et les hommes, ces chiens de paille, en crèveront étouffés par leurs pleurs. A défaut de nous sauver, ce film contribue avec modestie à lutter contre l'oubli, s'ingénie à tracer d'une marque indélébile notre mémoire commune.
Besoin absolu, il est un devoir impérieux, celui de conserver des images qui font sens de ces périodes horribles, pour éviter une réécriture, une nouvelle rutilante parade du vainqueur. Et ainsi permettre la reconstruction de cette culture, composante essentielle comme toutes les autres, du patrimoine de l'humanité, de notre identité à tous. Regarder dans ces ténèbres toujours qui nous sommes, d'où nous venons, ce que nous laissons faire, ce que nous refusons de voir, ce que nous omettons.
Durant le début de l'hiver 96, à la suite d'un reportage qu'il a vu sur la situation du pays et la mort de deux femmes journalistes, le réalisateur se rend en Tchétchénie, avec pour seules armes, une caméra Hi-8 et des appareils photos. Il arrive là-bas lors de ce que l'on nomme la première guerre. En référence non pas à l'absence de conflit la précédant, - la guerre dure depuis 400 ans disent les anciens - mais comme précédant la deuxième, encore plus horrible, totalement verrouillée de l'intérieur. La première avait abouti à un accord de cessez le feu en août 1996, avec la victoire héroïque des Tchétchènes. Trois ans après, profitant d'une erreur stratégique de Bassaev parti soutenir une offensive islamiste au Daghestan, les Russes, Poutine à leur tête, en profitent pour se venger de leur défaite et trouver une solution définitive au problème tchétchène et exterminer les terroristes.
Au-delà de la complexité politique, avant que le pays ne sombre, Florent Marcie était parti à la rencontre de ce peuple fier et insoumis, de ces combattants et du reste de la population.
Sans s'affirmer comme tel, sans aucun autre moyen que sa détermination, Itchkéri Kenti, film " fabriqué tout seul " comme on les aime (A l'ouest des rails, Chère Pyongyang), est un véritable manifeste pour un cinéma indépendant, un cinéma de la liberté, responsable, qui ne peut se laisser enfermer dans un format autre que celui qu'il propose, et qui donne, par là, un nouvel élan aux images, qui leur redonne le sens qu'elles ont souvent perdues.
Qui tirent là ? Les combattants ou les Russes ?
Florent Marcie filme la guerre, sa prodigieuse confusion. Les bombardements. Les allers-retours dans la neige et dans la boue. Le bruit des carreaux qui se brisent. Les éclats d'obus. La dévastation. Les vibrations des murs. Les explosions. Les villages crevés, troués. Les visages inquiets. L'arrivée des hélicoptères russes. Les prières dans les caves. Les médecins sans rien, derniers restes de l'humanitaire. Une vieille qui crève de cancer, rongée jusqu'à la déformation. Les femmes qui cherchent leurs enfants, celles qui se révoltent. Les rires aussi durant cette tragédie, où l'humeur se soigne par l'humour noir.
On est entre la vie et la mort et tu t'inquiètes pour tes vitres ?
Autre tour de force, autre victoire : il s'abstient d'exposer la mort. Les hommes perdent ainsi leur statut dégueulasse d'objet sacrificiel jeté en pâture, notamment celle qu'on nous balance et dont on se gorge la bouche en sang, entre la fin des lasagnes et le Cantal d'hier.
Aucune vénération du conflit. Par endroit, néanmoins, subsiste une certaine forme de romantisme, de fascination pour les combattants, entrevus comme de vénérables icônes. Diabolisés d'un côté, ces terroristes (Bassaev a perdu 11 membres de sa famille, ça aide...) ont une figure plus douce ici, qui relative la cruauté univoque qu'ont leur fait généralement et lourdement, endosser. Allant même certaines fois jusqu'à atteindre une dimension familière, symptomatique de ce monde ubuesque. Comme lorsque Chamil Bassaev se peint une moustache à la Mona Lisa LHOOQ.
Ce serait trop cruel d'ici, maintenant, de taxer Florent Marcie, d'idéalisme. A posteriori, ce que l'on peut-être veut retirer de ce travail, c'est sa vision désarmante de ce peuple et de l'être humain en temps de guerre, misérable et magnifique, au fond du gouffre amer et infecte.
- Dieu est grand ! Vive Doudaïev !
- Il nous emmerde, Doudaïev. Il filme là ?
Cet objet filmique d'un genre nouveau contribue à redonner modestement une dignité au peuple tchétchène. Gravés à jamais dans nos mémoires, ils le sont tous. Ainsi du ce vieil homme qui a tout perdu, de ces jeunes soldats russes prisonniers, de ces manifestants qui n'ont que leur supplication, de ces visages d'enfants hagards qui chantent pour leur pays. Pas d'héroïsme rageur ici, seulement la vie des gens, simplement. La guerre qu'il enregistre n'est pas celle des médailles et des généraux, mais celle boueuse, sans gloriole mais pas sans gloire d'un peuple bafoué.
Il filme la grâce d'hommes et de femmes qui luttent pour survivre. Avec un art évident du cadre et du portrait, Florent Marcie, touche à l'essence du documentaire. Il rappelle en outre les grandes heures du photojournalisme, sorte de Capa au cinéma. Il est l'un de ses dignes héritiers, saisissant l'humanité sur le vif.
Comme ses illustres prédécesseurs, il était là où il fallait être, où sa caméra devait être, où un documentaire se devait de témoigner de l'état du monde, à ce moment précis, à cet endroit précis, infime lueur humaine au cœur des ténèbres.
00:30 Publié dans Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Florent Marcie, Itchkéri kenti



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