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16.11.2007
Tony Takitani (2004) de Jun Ichikawa
Jun Ichikawa est présent en ce moment au festival Kinotayo, pour son film Comment devenir moi-même ? (2007). Beau film sur l'adolescence avec des scènes qui font penser à Ozu, plan de coupe sur les nuages, la ville. D'une facture assez classique, sans rupture brutale dans la forme, le réalisateur insère quand même de nombreuses séquences où les deux amies, proches et lointaines, s'échangent des mails avec leur téléphone portable, se filment, -ce genre de communication ayant pris la place du dialogue réel, vivant. Les jeunes actrices sont plutôt convaincantes, l'histoire maîtrisée du début à la fin, avec des incursions de certaines thèmes déjà aperçus de Tony Takitani, son seul film sorti en France. Incommunicabilité, repli sur soi, double. Tony Takitani, qui m'avait bien plu. Et dont j'avais parlé à l'époque sur feu Nihon-fr.

Tony Takitani a fait le tour des festivals de la planète raflant au passage le prix spécial du jury de Locarno. Mais bien plus qu'une bête à concours, le film de Jun Ichikawa est sans doute le film de ce début d'année. L'occasion de découvrir un pan de l'œuvre encore inconnue en France du réalisateur japonais.
Défilent sous nos yeux les pages du roman d'un homme énigmatique. Après-guerre, son père, revient au Japon. Il était jazzman à Shanghai. Appréciant les musiciens américains, il donne à son fils le prénom peu japonais et très lourd à porter de Tony. Le prologue conte les débuts de cette biographie en demie teinte, où les êtres de son entourage disparaissent. Sa formation au dessin ne lui procure aucune joie apparente. Reclus, il découvre déjà âgé les premières sensations de l'amour et se marie. Pour un temps, cette relation le sort hors de son enfermement.
Tony n'existe pas, ou existe si peu. Comme un fantôme, sans relief, les jours passent. Mais la femme qu'il rencontre parvient à lui tirer quelques légers sourires. Esquissés par endroit, expressions et sentiments sont la plupart du temps expurgés du film de Jun Ichikawa. Nul désir, de faibles joies et des peines informes, - Tony Takitani a bien du mal à s'exprimer. A aucun moment, ses personnages ne vivent vraiment, jamais ne font l'amour. Aucun élan de chaleur humaine. Ils s'en tiennent à des regards blêmes sur des visages éteints.
Proche de l'immobilité, le film procède par lents déplacements latéraux. Jamais d'aspiration à l'élévation. La personnalité de Tony stagne du début à la fin. Le film s'étire, comme dans un rêve, chez ses êtres qui pourtant ne rêvent jamais. Minimaliste, la mise en scène d'Ichikawa, touche à l'art du détail, soigneusement filmé. Composés comme des tableaux, les plans mettent en valeur non pas le portrait qu'ils dépeignent mais le néant qui les entoure.
Dans des séquences qui s'allongent et semblent se répéter, Ichikawa prélève des choses infimes pour déceler de profondes douleurs. C'est la solitude des êtres non pas au sein de grands ensembles oppressants mais l'isolement anxiogène d'espaces réduits. Pour les remplir, combler le manque, la boulimie d'achat de vêtements de marque s'empare de l'épouse de Tony. Quant à lui, il travaille. Il observe aussi, atone, celle qui remplit son appartement sans personnalité, conforme à la vitrine témoin idéal du parfait architecte d'intérieur. Il trace, sans rature, un parcours sans surprise, une ligne droite.
Soit la réalité quotidienne d'un couple japonais d'aujourd'hui. Si aucune dénonciation frontale n'est énoncée, l'angoisse s'exprime par le détachement à la fois de l'acteur (Issey Ogata) et du réalisateur. Se limitent à l'essentiel les décors et les personnages. Interprétant à la fois le père et son fils, les générations sont mortes. Les femmes changent mais sont tout le temps les mêmes, comme si la féminité ne se limitait plus qu'à se vêtir, portemanteau de luxe. Qu'en est-il du désir ? Il est mort. Restent les photos et les souvenirs.
Ichikawa assume pleinement ses références mais ne les récite pas. Truffaut et Ozu ne sont pas loin. Truffaut, pour sa fascination de l'écriture, pour l'élégance de son cinéma littéraire. La voix-off utilisée tout au long du film, la ponctuation des travellings latéraux donne un rythme lent et répétitif au film, qui baigne le spectateur dans une sorte de torpeur. On pense, aussi, à Ozu, à la mélancolie dissimulée derrière le voile du quotidien, à la captation sublime du présent par le cinéma. Le film d'Ichikawa, s'inscrit dans cette lignée, classique et audacieuse, formellement impeccable, dépassant son époque. Epoque en quête d'une identité absente, perdue dans le néant.
14:25 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Tony Takitani, Jun Ichikawa, How to become myself, comment devenir moi-même



Commentaires
Je me souviens d'une vie complètement aseptisée, vide de sensation, propre mais sans émotion...
Et je me souviens aussi de ce long mouvement latéral vers la droite, continu, discret mais infini...
J'avoue ne pas avoir bien compris l'intérêt du lien avec ce père jazzman, mais sinon le film est effectivement étonnant.
Ecrit par : Nathako | 16.11.2007
Je me souviens d'une vie complètement aseptisée, vide de sensation, propre mais sans émotion...
Et je me souviens aussi de ce long mouvement latéral vers la droite, continu, discret mais infini...
J'avoue ne pas avoir bien compris l'intérêt du lien avec ce père jazzman, mais sinon le film est effectivement étonnant.
Ecrit par : Nathako | 16.11.2007
Combien de souvenirs dans cette photo décadrée.
J.
Ecrit par : Jano | 18.11.2007
Comment ça, elle manque de contraste ? ;-)
Ecrit par : tampopo | 18.11.2007
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