01.11.2007

La Femme des sables (1964) de Hiroshi Teshigahara

Teshigahara est là au sommet de son art, période éphémère où il enchaîne les merveilles épurées. Rien n'égale en effet ses instants d'entente parfaite entre la plume surréalisante de Kôbô Abe et les sonorités d'outre-tombe de Toru Takemitsu. De cette collaboration naîtront quatre œuvres : Traquenard (1962), La Face d'un autre (1966), Le Plan déchiqueté (1968). Et surtout : La Femme des sables (1964), qui est certainement le meilleur exemple, le plus abouti en tout cas et qui fut, à juste titre, récompensé par le prix spécial du jury à Cannes la même année. Mais n'en restent pas moins au fond de quelques hangars les trois autres réalisations, elles totalement invisibles en salle. Et une bonne idée serait de retrouver les copies et de les programmer.

 

 

Couple étrange que celui visible à l'écran, perdu aux confins d'un improbable désert, -pensez-vous un désert, au Japon, y'a en a bien un, plutôt une dune, mais grande comme ma poche : Totori-, couple, disais-je donc, que des villageois guettent et ravitaillent comme du bétail. Alcool, cigarettes. Pas pétrole mais sable contre nourriture. Dans leur trou, ils chassent ce sable à la pelle, chaque jour, inlassablement. De ce scientifique retenu malgré lui, on ne sait que peu de choses, seulement qu'il a fait le trajet depuis la capitale pour étudier les insectes. D'elle, encore moins. Pour se reposer le premier soir de son séjour, il passe la nuit chez elle, chez cette jeune femme seule. Au petit jour, le voilà prisonnier, au fond de la fosse sablonneuse.

Pris au piège, on croirait presque, à bien y réfléchir, qu'il n'attendait que ça. Oubliés les tracas du quotidien à la capitale, les obligations familiales et professionnelles, la folie consommatrice et triomphante du Japon d'après guerre. Il se perd, se retrouve en retrait de la société, sa personnalité sombre, s'estompe, comme pour mieux renaître de ce néant, de cette absence autant forcée que désirée. En quête de petites bêtes, à son tour, ironie du sort, cet homme bascule de l'autre côté, convoité, leurré et attrapé à l'image de ses chers insectes. Soumis aux regards des villageois qui observent et scrutent leurs derniers restes d'humanité jusque dans les derniers recoins de leur intimité. Avec une grandeur d'âme coutumière chez les tortionnaires, ceux-ci veulent les voir copuler en échange d'une récompense.

Perversion. Sensualité. Entomologie. Perte d'identité. Instinct. Animalité. Voyeurisme. Dès l'abord, on pense à Buñuel, Imamura, Kim Ki-young... On pourrait penser en outre à la télé réalité. Car Teshigahara dialogue aussi bien avec ses références culturelles qu'avec les préoccupations de ses contemporains tout en posant des questions d'une absolue modernité. C'est là sa force. Encore aujourd'hui des gens disparaissent, et pas qu'au Japon, entre cruels faits divers et volatilisations délibérées. Les êtres humains s'évaporent.

A cela se rive la remarquable exigence esthétique de Teshigahara, qui peint aussi bien l'affleurement du désir, la minéralité des corps, leurs brusques éclats, que l'inquiétante étrangeté et l'enlisement du monde tout entier.

Commentaires

Ce film est complètement saisissant, le revoir en salle a été une expérience marquante et inoubliable. La musique m'a beaucoup marquée aussi, très moderne pour l'époque.

Soit dit en passant, je serai à la MCJP samedi 17 nov pour voir un ou deux films de la sélection Kinotayo ("Ichijiku no kao" et peut-être "Matsugane ransha Jiken"), si tu y vas on pourrait peut-être se croiser? En tout cas moi je serai à la première séance, ce film a l'air bien curieux!

Ecrit par : Nathako | 05.11.2007

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