17.08.2007

Passion (1964) de Yasuzô Masumura

Yasuzo Masumura adapte Manji, roman des années 30 de Junichiro Tanizaki, auteur qu'il affectionne. Il n'en oublie pas pour autant ses obsessions propres, cette fascination morbide pour l'actrice Ayako Wakao. Allégorie de la sensualité, elle domine ses sujets, suscitant un délicieux mélange de désirs et de craintes férocement érotiques. Masochisme et plaisir de la chair. Soit quelques points communs avec l'œuvre de l'écrivain, qui comme pour La Bête aveugle d'Edogawa Rampo n'a pas été choisie par hasard. Claire similitude, qui propose une vision sensuelle mais peu complaisante de l'être humain. 

Le titre original Manji renvoie à un caractère d'origine chinoise, signifiant la pitié infinie. Aussi convoquée, Kannon. La déesse de la miséricorde apparaît de loin en loin, ouvrant et ponctuant le récit, comme symbole du personnage d'Ayako. Elle ne pardonne pas, curieusement. En revanche, on lui pardonne tout. Effrayante dans l'autre sens, cette svastika () voit ses branches s'éloigner puis se rejoindre en son centre, comme les personnages au cœur de la tourmente. Ces éléments, empreintes d'un idéalisme, d'une vénération religieuse ou d'un symbolisme, sont autant de signes qui se font et se défont, se révèlent ou s'effacent selon la façon dont on les observe. Mais ils ne se révèlent jamais dans leur totalité, dénaturant toute tentative d'interprétation, peu sûre, sinon vaine.

Masumura croit plus à la force du récit qu'à la facilité des images et va au plus simple, en apparence, saisissant ses acteurs avec la rigueur formelle qu'on lui connaît. Sonoko Kakiuchi (Kyoko Kishida), femme de maison, mariée dans la tradition japonaise non par amour mais par raison à un avocat qu'elle n'aime pas, occupe son temps libre en prenant des cours de dessin. Elle tombe sous le charme de Mitsuko Tokumitsu (Ayako Wakao), tentation de l'Occident, qui, flanquée de ses robes affriolantes, avance, langoureuse et dangereuse, fardée comme on porte un masque. Cette figure de l'enjôleuse, de ce semblant de modernité importée, est le reflet de ce qui a séduit un temps l'écrivain, qui par la suite l'a reniée, sans doute déçu, pour retourner à la source de la culture japonaise. Mais avant cette période de sagesse, Sonoko va devoir affronter son désir et les ravages de la passion.

Le film ne vaut pas seulement par sa variation sublime autour d'histoires de cœur entre femmes, entre Mitsuko et Sonoko, en soi fulgurante pour le cinéma de l'époque (comme l'avait été, des années avant, en littérature, le roman de Tanizaki) mais aussi parce qu'il dépasse cette thématique lesbienne, en proposant deux excellents rôles masculins, en contrepoint, à Eiji Funakoshi et Yusuke Kawazu. L'un, toujours juste et hilarant dans son interprétation du mari faible dépassé par les événements. L'autre, pendant jeune, à rebours de tout romantisme, aussi déchiré et pervers que dans Contes cruels de la jeunesse d'Oshima. Pagayant en eaux troubles, à coups de chantages et de pactes suicidaires, il tente de s'assurer la soumission de tous. Passion offre un jeu constant entre les personnages, un jeu sombre et drôle à la fois, perpétuel va-et-vient dont Masumura, rieur machiavélique, exploite les combinaisons.

Mitsuko, au jeu de la supercherie, est experte. Elle se moque de tout le monde, les passe à tour de rôle à la moulinette, de l'amant au mari de Sonoko, puis à Sonoko elle-même, dont elle abuse à merveille. Masumura met à nu le cheminement du désir féminin, sa nécessaire réalisation au sein d'une société hypocrite. Mizoguchi les montrait grandes et soumises dans la souffrance, Masumura reprend et dénonce cette souffrance, chantre d'une forme naissante de féminisme, de l'affirmation de leur désir. On voit celui de Sonoko à l'œuvre. Elle fait tout pour approcher Mitsuko et ensuite la séduire afin d'en apercevoir les contours.

Leitmotiv des films du réalisateur, la blancheur du corps et la finesse des formes. Il compose des plans susceptibles de ne pas montrer la nudité ouvertement, il suggère, ne déballe pas. C'est dans le détail qu'il s'illustre aussi, au travers de scènes sensuelles, noires autant qu'amusantes, allusives : d'une main, Sonoko réajuste la robe de son amie, en gros plan, à la fin d'une séquence. Par ce geste infime, Masumura résume d'un trait la situation. Mais l'érotisme, c'est aussi l'expression de la pulsion, son jaillissement soudain. En faisant de Sonoko un être calme puis coupant, contenant son désir puis l'exprimant, violente, il filme aussi au plus juste la rage soudaine de l'actrice. De précieux instants de grâce de démence féminine.

Il dénude le sexe prétendu faible, le montrant à son apogée, en pleine conquête de toute-puissance. Il souille les fondements de la société. Avec joie, il agresse le mariage, vaste hypocrisie, souvent issu d'arrangements financiers. Vient aussi l'enfantement, obligation légitime de la femme, qu'il ruine et badigeonne de ridicule. Toutes deux, prises au piège de l'union avec un homme, se plaisent à éviter, par des moyens divers et une ingéniosité notable, la naissance, inutile fardeau. Ainsi absorbent-elles des médicaments, s'inventent-elles des histoires pour faire faussement croire à leur grossesse. Face à ces tigresses, les hommes que l'on soupçonne d'être forts ne sont vraiment que des pantins impuissants, véritablement dispensables.

Difficile de faire un seul reproche à ce film, tant il est efficace. Sa construction alterne, en souplesse, confession et illustration de cette confession. Un homme écoute Sonoko, muet, auditeur attentif du début à la fin. Il semble fasciné par ce qu'il entend. Tout comme le spectateur, tétanisé devant la modernité de ce qu'il voit.

Titre original : 卍(まんじ)  (Manji) 

監督 : 増村保造

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