10.08.2007

Tatouage (1966) de Yasuzô Masumura



 

Scénarisé par l'immense Kanedo Shindo, toujours en activité, Tatouage est de surcroît mis en image par un orfèvre de la caméra, Kazuo Miyagawa, directeur de la photographie de grands moments de l'histoire du cinéma japonais, d'Ichikawa à Ozu, de Kurosawa à Mizoguchi.

Irezumi s'inspire non pas d'une nouvelle de Tanizaki, comme cela est écrit un peu partout, mais de deux. De la nouvelle du même nom, première oeuvre de l'auteur parue en 1910, Masumura a puisé la principale composante, le fameux tatouage. Mais il fait référence aussi au Meurtre d'Otsuya, datant de 1915, dont il tire les principales étapes de l'histoire, le déroulement. A notre étonnement, les deux oeuvres, sans lien apparent, s'emboitent parfaitement. Le scénariste et le réalisateur ont su tous deux mélanger, trahir aussi par moment Tanizaki, pour en extraire une matière première intacte et injecter leurs propres visions.

Romance contrariée entre Otsuya (Ayako Wakao), fille d'un marchand, et Shinsuke (Akio Hasegawa) un apprenti au service de la famille, le film parle de leur errance. Parasitée par un bien étrange tatouage, une araignée, Otsuya va être amenée à commettre des crimes dont elle n'a que peu conscience.

Une nouvelle fois, les codes de la société japonaise féodale contrarient les transports amoureux, et plus que cela, le mariage, la sacro-sainte union, impossible entre deux personnes d'un statut social différent, comme dans tout bon film japonais. Ces conventions asphyxiantes contraignent les deux jeunes gens à se conduire de façon extrême pour s'affirmer, se libérer de la camisole, à savoir le père et la mère d'Otsuya. Une cellule familiale perturbatrice, qui déjà dans La Femme de Seisaku, laissait entrevoir l'étendu de ses dégâts : livrée à elle-même, dans l'incapacité de pouvoir affirmer ses désirs, l'héroïne devait régler ses comptes avec cet environnement nécrosant, à la base, et anéantissant sa vitalité débordante de sensualité, au sommet.

Masumura délaisse ici les êtres atrophiés par la guerre, l'arrière-fond d'engagement politique (on peut penser que ce n'était qu'un prétexte) et les ressorts dramatiques qui en découlent pour se resserrer davantage autour des thèmes et du type de personnages qui lui sont chers. Des hommes faibles, comme le compagnon d'Otsuya, qui se laissent toujours manipulés, ballottés, ridiculisés par elle comme des pantins. Simples jouets dans ses mains expertes, ces hommes, qu'ils soient faibles ou qu'ils se croient dominants (sexuellement, financièrement, socialement) se font tous balayés, à un moment ou à un autre, par la force souterraine et pernicieuse de la femme.

Toujours centrale chez Masumura, - la femme, si possible déterminée et vengeresse, dévastatrice et révolutionnaire pour l'époque Edo mais aussi pour le Japon des années 60. Et tant qu'à faire, jolie et explosive comme Ayako, concentrée de toutes les pulsions du réalisateur, et dont il sait puiser le venin. Comme à l'ordinaire (on se souvient de scènes d'hystérie masculine dans Seisaku), il l'a maltraite et l'a fait frapper. Et non content de lui faire assumer un rôle de victime mièvre, passive et contente de son sort, comme on pourrait s'y attendre, il lui donne tous les attributs criminels qui vont la libérer des hommes, ces pervers machiavéliques.

Elle se métamorphose de femme en insecte par l'entremise d'un tatoueur, si virtuose, que son oeuvre parasite son hôte. Omniprésent plaisir des yeux dès les premières minutes, usage soigné de la couleur, des cadres, des ombres et de la lumière, le film trouve son rythme décadent dans les scènes où la jouissance se rapproche de la souffrance, et absorbe totalement le regard du spectateur. Erotisme dont le tatouage est l'emblème idoine, d'Utamaro de Mizoguchi à L'Enfer des tortures de Teruo Ishii. Entre le classicisme de l'un et le grotesque de l'autre on retrouve Masumura, qui, fait assez rare, s'est intéressé à l'Ere Edo, période trouble et fameuse pour ses déviances, sources de délires et objet de fantasmes propices à tous les cinéastes.

La force du film provient du contraste entre la pauvreté de sa façade (nombre réduit de personnages, décors restreints, intrigue fluette) et le hurlement de ses significations. Tout se limite volontairement à l'essentiel dans les premiers instants du film pour confiner au huis clos. Les rouages de la société patriarcale sont démontés, les fondements et les archétypes sont démolis. Marchand, samouraï et tenancier de la maison de geisha sont réduits à néant par le dérèglement des passions et des instincts bestiaux, par le meurtre et le sexe. Le film fascine par la puissance de ses tensions, de l'énergie vitale qu'il célèbre, dans un Japon où il est entendu depuis longtemps, qu'il fait bon se maîtriser et dissimuler ses sentiments.

Masumura apporte sa note dissonante, dévoilant les liens subtils que l'on peut établir entre le sexe, la souffrance, la mort et l'amour, l'assassinat et les Beaux-Arts. Esthétique radicale de la volupté qu'il poussera jusqu'à ses limites dans la Bête Aveugle en 1969.

Titre original : 刺青 (Irezumi)
監督 : 増村保造 

Commentaires

dans mon souvenir de ce beau film, les images étaient en couleur...

Ecrit par : Jano | 11.08.2007

Il l'est toujours, les photos de plateau, elles, ne le sont pas toujours... Pareil pour les Plaisirs de la chair.

Ecrit par : Tampopo | 11.08.2007

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