02.08.2007
Profond désir des dieux (1968) de Shohei Imamura
Sur l'île imaginaire de Kurage (île de la méduse), ressemblant fortement à celles de l'archipel d'Okinawa, au sud du Japon, vit en retrait du reste de la population, une famille incestueuse. Le grand-père et patriarche Yamanori Futori (Kanjuro Arashi) a enchaîné son fils Nekichi (Rentaro Mikuni) pour l'empêcher de coucher avec sa sœur Uma (Yasuko Matsui) et de les couvrir de honte. Toriko (Hideko Okiyama) la petite fille simple d'esprit se livre quant à elle à tout le village. Son frère Kametaro (Choichiro Kawarezaki), lui ne rêve que d'une seule chose, quitter l'île pour travailler à Tokyo, aux côtés d'un ingénieur arrivé depuis peu pour construire une usine sucrière à Kurage. Aidé par le chef du village, qui est aussi l'amant de Uma, ce dernier doit trouver un approvisionnement en eau. Malheureusement, il se trouve dans une zone sacrée au cœur d'un bois, et pour cette raison, fait face à de nombreuses réticences de la part des habitants. Il découvre progressivement les mœurs de l'île. Nekichi, puni, creuse depuis dix ans et toute la journée, un trou, pour faire tomber un immense rocher. Il doit se faire pardonner des Dieux. Mais lorsque la nuit tombe, il succombe aux tentations, s'échappe et part pêcher à la dynamite ou rend visite à sa sœur.
Alors en repérage dans l'Archipel d'Amami, au sud du Japon, voyant les lumières des voitures d'Okinawa, Imamura s'y rend brusquement. De ce voyage est né dans un premier temps, non un film, mais une pièce de théâtre intitulée Paraji. Soit en langage d'Okinawa : "Le sang coulant des tripes, le sang du ventre." Il tourne ensuite le film, qui fut marqué par de nombreuses difficultés lors de son tournage.
Débutant en 1967, il s'est poursuivi jusqu'en octobre 1968, avec des interruptions parfois très longues, de plusieurs mois, en raison du climat et des typhons mais aussi de l'opération de Rentaro Mikuni et de la maladie de Sessue Hayakawa, premier interprète du patriarche, remplacé par Kanjuro Arashi. Imamura fut d'ailleurs obligé de retourner certaines séquences. Pour couronner le tout, l'un des décorateurs, Takeshi Omura, chargé de la construction du rocher, tourne la carte...
Production ruineuse, échec commercial, Profond désir des dieux a d'ailleurs contraint Imamura à se limiter à des œuvres moins onéreuses au cours de la décennie suivante, à se restreindre au documentaire. De la pièce originale, restent un certain nombre d'éléments, reliquat aisément décelable à l'écran, entre le jeu parfois insistant des acteurs, le décor et le maquillage par endroit grossier et la présence d'un conteur sur lequel sont braquées de vives lumières colorées. Enorme, massif, il pourrait s'agir d'un aboutissement concentrant en dehors des normes, les centres d'intérêts de son auteur et la somme de ses recherches. A l'image de ce rocher qui bloque Nekichi, il a semblé vouloir le faire chuter comme son personnage, comme s'il avait, après avoir accumulé quantité démesurée de matériau, voulu qu'il s'écoule comme le sang.
Aussi le film a-t-il une forme étrange, une sorte de difformité, une puissance brute coincée entre le didactique et le scénique. A la longue, il parvient à se jouer de ce curieux rapport de force et mélanger l'expérience scientifique à la représentation théâtrale du mythe.
Car ce qui compte pour Imamura, c'est de revenir aux sources du Japon, de retrouver au cœur de cette île, la véritable identité japonaise et d'en tirer un conte documenté. L'inceste entre le frère et la sœur, celui que la société condamne renvoie inévitablement à celui des fondateurs du Japon selon le shintoïsme, le couple Izanami-Izanagi, chargé en d'autres temps "de compléter et solidifier cette terre à la dérive." Terre d'ailleurs décrite dans le Kojiki (récits des faits anciens) comme "une tache d'huile qui flotte et dérive comme une méduse..."
Imamura remonte même avant le shintoïsme, puisque les religions d'Okinawa dont il s'inspire le précèdent. C'est une enquête minutieuse qui nous fait découvrir toute la richesse d'un culte proche de la nature, à la fois respectueux et craintif de sa force colossale. La religion s'organise autour de prêtresses, les noros, femmes au pouvoir de divination qui régentent l'ensemble des rites de l'île. Par là même, le film tord donc la tête au Japon moderne et en souligne certains défauts, comme la toute puissance masculine ou encore le manque de conscience écologiste. Ainsi même les réticences prétendument superstitieuses de Kametaro, pourtant désireux de changer de vie, prennent tout leur sens. Il refuse fermement de couper un arbre que lui demande d'abattre l'ingénieur.
Boulimique est la caméra d'Imamura. Incorporé au récit, le filmage des coutumes donne parfois lieu à des séquences sublimes proches des films papous de Barbet Schroeder à la même époque. Elle ne limite pas son attention à l'homme mais le replace dans son environnement, avec toujours cette fascination pour les autres organismes. Des arbres dont nous parlions, aux insectes, il y a toujours ces plans d'entomologiste émerveillé (sur les fourmis notamment à la Dali-Buñuel), sans oublier les autres éléments du bestiaire, comme les chouettes et les serpents.
Car ce qui compte pour Imamura, c'est de revenir aux sources du Japon, de retrouver au cœur de cette île, la véritable identité japonaise et d'en tirer un conte documenté. L'inceste entre le frère et la sœur, celui que la société condamne renvoie inévitablement à celui des fondateurs du Japon selon le shintoïsme, le couple Izanami-Izanagi, chargé en d'autres temps "de compléter et solidifier cette terre à la dérive." Terre d'ailleurs décrite dans le Kojiki (récits des faits anciens) comme "une tache d'huile qui flotte et dérive comme une méduse..."
Imamura remonte même avant le shintoïsme, puisque les religions d'Okinawa dont il s'inspire le précèdent. C'est une enquête minutieuse qui nous fait découvrir toute la richesse d'un culte proche de la nature, à la fois respectueux et craintif de sa force colossale. La religion s'organise autour de prêtresses, les noros, femmes au pouvoir de divination qui régentent l'ensemble des rites de l'île. Par là même, le film tord donc la tête au Japon moderne et en souligne certains défauts, comme la toute puissance masculine ou encore le manque de conscience écologiste. Ainsi même les réticences prétendument superstitieuses de Kametaro, pourtant désireux de changer de vie, prennent tout leur sens. Il refuse fermement de couper un arbre que lui demande d'abattre l'ingénieur.
Boulimique est la caméra d'Imamura. Incorporé au récit, le filmage des coutumes donne parfois lieu à des séquences sublimes proches des films papous de Barbet Schroeder à la même époque. Elle ne limite pas son attention à l'homme mais le replace dans son environnement, avec toujours cette fascination pour les autres organismes. Des arbres dont nous parlions, aux insectes, il y a toujours ces plans d'entomologiste émerveillé (sur les fourmis notamment à la Dali-Buñuel), sans oublier les autres éléments du bestiaire, comme les chouettes et les serpents.
L'homme est vu comme un animal, soumis à de fortes pulsions, et il s'oppose à celui, civilisé, qui tente vainement de leur résister. S'ils ne sont de bons sauvages, ils ont malgré tout, une beauté saillante. A l'état brut. Loin des clichés kimono, blancheur légendaire de peau, cerisier en fleur, ceux-ci sont dorés, cuits et recuits par le soleil, suintants, crades, et pourtant restent terriblement excitants. L'intérêt majeur du film, c'est que d'un côté comme de l'autre, il n'y a pas vraiment d'idéalisation. Chaque homme a une part mauvaise. Néanmoins, les primitifs ont une sorte de naïveté qui les rend attachants. L'ingénieur, dont le physique ressemble étonnamment à celui d'Imamura lui-même, est d'ailleurs un temps séduit par la folle nymphomane Toriko, avant de retomber dans le monde civilisé, qui lui a trop appris à tromper.
Les valeurs s'opposent entre le Japon originel et celui,"raffiné". Le chef du village entre les deux est l'emblème de ce pourrissement. Il utilise la religion à des fins personnelles, corrompt les femmes pour effrayer son auditoire et l'amitié pour exploiter son ancien camarade de guerre. Cette guerre rôde d'ailleurs dans le village, les stigmates sont toujours présents, et le conteur, homme tronc, apparaît, comme des élancements, pour nous le signifier.
Les valeurs s'opposent entre le Japon originel et celui,"raffiné". Le chef du village entre les deux est l'emblème de ce pourrissement. Il utilise la religion à des fins personnelles, corrompt les femmes pour effrayer son auditoire et l'amitié pour exploiter son ancien camarade de guerre. Cette guerre rôde d'ailleurs dans le village, les stigmates sont toujours présents, et le conteur, homme tronc, apparaît, comme des élancements, pour nous le signifier.
Les blessures sont vives et douloureuses. Les changements qui traversent son pays inspirent à Imamura une sorte de nostalgie scrupuleuse en même temps qu'un dédain à peine voilé. A l'image du Japon d'après-guerre, à la botte des Etats-Unis, l'île devient un parc d'attraction, avec petit train et Coca-Cola. Les histoires d'amour sont oubliées, devenues légende et ne servent plus qu'à divertir quelques secondes les touristes prétentieux et fardés venus de la capitale. Restent les fantômes et le passé avec qui on ne peut plus communiquer.
Imamura lui ne peut s'en défaire, se défaire de certaines de ses influences cinématographiques aussi. On pense beaucoup à Kawashima, dont il a été l'assistant réalisateur dans la façon, de mettre en scène, d'encombrer le cadre, de placer des visages au premier plan alors que l'important se trame au fond. Mais c'est surtout dans l'intérêt et l'affection pour les basses couches de la société, pour "le peuple éternel, c'est-à-dire les gens qui intemporellement le peuple", que cela se sent.
Imamura lui ne peut s'en défaire, se défaire de certaines de ses influences cinématographiques aussi. On pense beaucoup à Kawashima, dont il a été l'assistant réalisateur dans la façon, de mettre en scène, d'encombrer le cadre, de placer des visages au premier plan alors que l'important se trame au fond. Mais c'est surtout dans l'intérêt et l'affection pour les basses couches de la société, pour "le peuple éternel, c'est-à-dire les gens qui intemporellement le peuple", que cela se sent.

Profond désir des dieux à l'image de l'ensemble de l'œuvre d'Imamura est généreux et peut-être parmi ses films, le plus superbement imparfait, car hors norme, sorte de galop d'essai génial, quinze ans avant la sublime Ballade de Narayama.
監督: 今村 昌平
Titre original : 神々の深き欲望 (Kamigami no Fukaki Yokubo)
07:30 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma japonais, Shohei Imamura, Profond désir des dieux, 今村 昌平, 神々の深き欲望, Kamigami no Fukaki Yokubo



Commentaires
Complètement d'accord avec ton analyse Tampopo, imparfait mais superbe, boulimique, détonnant, très long mais captivant jusqu'à la fin.
Et figure-toi que la première fois que j'ai vu Kitamura Kazuo (celui qui joue l'ingénieur) dans un film d'Imamura, c'était dans "Pluie noire", j'avais cru que c'était Imamura lui-même :-p
Mais quel acteur! Excellent dans Profonds désirs.....
Ecrit par : Nathako | 18.11.2008
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