09.06.2007
Chère Pyongyang (2005) de Yonghi Yang
Chère Pyongyang est une lettre d'amour de Yonghi Yang adressée non pas à cette charmante bourgade capitale de la Corée du nord, mais à la famille de la réalisatrice qui y réside et à ses parents, restés comme elle à Osaka au Japon. Coréenne de deuxième génération, née sur le sol nippon, elle tente de comprendre ce qui les a conduits à consacrer autant d'années au militantisme politique et à envoyer leurs fils rejoindre leur mère-patrie. Pour ne plus jamais revenir...
A travers ce film, c'est non seulement une partie de l'histoire des Coréens vivants au Japon que l'on découvre mais aussi celle d'une famille séparée par la géopolitique. Même si Yonghi Yang centre essentiellement son récit sur son père, affable bonhomme à forte personnalité, et l'un des membres fondateurs de la Chongryun.1 (L'Association générale des Coréens résidant au Japon), apparaît aussi sa mère, en retrait certes, mais ayant joué un rôle considérable dans la survie de la famille.
Yonghi Yang suit son père, retrace son parcours au sein de l'Association politique proche du régime nord-coréen, tout en lui posant des questions qui la concernent, elle, sa propre identité et sa propre chair.
En introduction du documentaire, elle rappelle les grands jalons de l'histoire de ce peuple et de ce pays écartelé en deux entités depuis le siècle dernier. Soit un éclairage indispensable sur les déchirures complexes et incessantes, pas encore cicatrisées, causées en partie par ce voisin tyrannique : le Japon.
Dès 1910, la Corée perd son indépendance au profit de l'Empire nippon. Empire qui ne se prive pas de la saigner à blanc et de nier la culture coréenne jusqu'à en interdire l'usage de la langue. Après la capitulation de 1945, le pays est divisé partagé entre les deux forces dominantes, soviétiques et américaines, donnant naissance à la République de Corée au sud et, au nord, à la République démocratique de Corée. La guerre de Corée répand ses cadavres de 1950 à 1953 ne faisant qu'accentuer les antagonismes entre Coréens résidant au Japon.
Dénommés Zainichis, ces expatriés viennent en partie de l'occupation japonaise, et du besoin de main d'œuvre de l'empire à la suite de la guerre avec la Chine en 1937 puis avec les Etats-Unis à partir de 1941. Besoin en homme pour les mines et l'industrie et besoin en femmes pour la prostitution. Bien que 99% des Zainichis soient originaires du sud, beaucoup préférent se ranger au départ du côté de la Chongryun plutôt que vers la Mindan (alter ego de la Chongryun pour le sud). Cela en raison de la situation respective des deux pays à l'époque. Tandis que le sud subissait de sérieuses difficultés économiques, le nord stimulé un temps par la dynamique de l'U.R.S.S. connut un formidable progrès.
En 1959 débuta le grand projet de retour. Durant plus d'une vingtaine d'années, 90000 personnes émigrèrent du Japon vers la Corée. Beaucoup crurent alors en une amélioration des relations avec le Japon et en une réconciliation du pays artificiellement coupé en deux. Rien, évidemment de tout cela ne s'est réalisé. Les expatriés se retrouvèrent dans des contrées qu'ils ne connaissaient pas, où ils n'avaient pour la plupart jamais vécus. Ils n'eurent jamais la permission d'en sortir. Et l'une des personnes qui a vu ses frères partir, en 1971, rappelle la réalisatrice, "c'était moi."
Chère Pyongyang commence dans le quartier de Tsuruhashi à Osaka. Osaka, là où réside la majorité des Coréens au Japon. De l'arrivée de son père, des circonstances de sa venue au Japon, elle ne dit rien. C'est davantage la suite de son parcours sur lequel elle se concentre, son parcours militant. Aux grandes déchirures de l'Histoire se mêle l'histoire personnelle, ramenée à une dimension beaucoup plus humaine, car plus intime.
Le père, dès les premiers instants est vu comme un homme simple, mis à nu, ou plutôt en caleçon et non plus appréhendé comme un dirigeant politique bardé de médailles, en apparence redoutable. Dans le film, il est là, sur un tatami, en petite tenue, riant. Pas de vibrant discours engagé ici, même si l'on aperçoit sa collection semble-t-il complète des œuvres des dirigeants père et fils de Corée du nord, Kim Il-sung et Kim Jong-il.
Progressivement, Yonghi Yang, tenue par une délicate et sobre sensibilité, fait les allers retours entre les deux versions, celle officielle des manuels et celle plus petite, la sienne. C'est une sorte d'hommage attendri à sa mère, aussi, auquel on assiste, qui a lutté dans l'ombre pour le parti, et chose plus universelle, pour l'ensemble de sa famille. Travaillant dur, se sacrifiant pour son mari, pour ses enfants.
La question de l'identité, confuse se pose en termes douloureux pour Yonghi Yang. Son père, né dans le sud sur l'île de Jeju : où sera-t-il enterré ? Elle, écoutant les Beatles, aimant la culture de la société où elle est née et où elle a vécue : comment faire pour la concilier avec l'enseignement reçu de la mère patrie coréenne chaque jour prodiguée à l'école ?
Surtout que des années après, elle retrouve ses frères, amaigris, qui lui sourient mais qui n'osent répondre à ses questions sur leurs conditions de vie. Car pour les soixante dix ans de son père, elle va les retrouver à Pyongyang. Elle emprunte avec ses parents le chemin que ses frères ont fait en ferry jusqu'au port de Wonsan avant de rejoindre la capitale. La vue du pays dévasté contraste fortement avec le lyrisme merveilleux des discours débordants de socialisme auxquels les touristes ont droit dans le bus.
Ce qui aurait pu aboutir à des paroles larmoyantes et désespérées débouche en fait sur une déclaration d'amour à sa famille restée là-bas. Alors que le pays crève sous la propagande, les statues de bronze à la gloire des deux leaders, la gloriole des parades millimétrées, au-delà de cela, la réalisatrice s'attarde sur sa famille, sur les enfants qu'elle n'a pas vu grandir, sur ces moments si rares, si précieux passés avec eux.
La voix off n'alourdit jamais le récit mais au contraire le porte et donne un ton particulier à cette émouvante lettre. La caméra enregistre avec la légèreté propre du dispositif l'instant présent, grâce particulière, difficilement qualifiable. Tout au long du documentaire, l'émotion est palpable. Difficile de ne pas la partager avec la réalisatrice. Grands instants : lorsque simplement la splendeur de la musique interprétée par le petit fils surgit des ténèbres pendant les coupures de courant ou lorsqu'elle filme son père à l'hôpital au bord de la mort.
Comme d'autres films actuels tournés avec des moyens restreints par le biais de petites caméras vidéo numériques, vague nouvelle initiée par le monumental A l'ouest des rails avant d'autres secousses à venir, Chère Pyongyang remet l'être humain au centre du cinéma avec une intensité bouleversante. Ce qui est fascinant, comme dans certains documentaires des années 70 du précurseur Imamura, c'est de voir comment l'Histoire peut-être relue, vue sous un angle différent, de voir comment les grands mots, les grands slogans, les certitudes de chacun peuvent vaciller soudainement, confrontées à la vérité et au vécu qui se dégagent de ces merveilles de cinéma.
1: Fondée en 1955, la Chongryun, association tentaculaire, regroupe à la fois des groupes politiques, des sociétés, des écoles, des journaux, des banques, et des clubs sportifs.
A travers ce film, c'est non seulement une partie de l'histoire des Coréens vivants au Japon que l'on découvre mais aussi celle d'une famille séparée par la géopolitique. Même si Yonghi Yang centre essentiellement son récit sur son père, affable bonhomme à forte personnalité, et l'un des membres fondateurs de la Chongryun.1 (L'Association générale des Coréens résidant au Japon), apparaît aussi sa mère, en retrait certes, mais ayant joué un rôle considérable dans la survie de la famille.
Yonghi Yang suit son père, retrace son parcours au sein de l'Association politique proche du régime nord-coréen, tout en lui posant des questions qui la concernent, elle, sa propre identité et sa propre chair.
En introduction du documentaire, elle rappelle les grands jalons de l'histoire de ce peuple et de ce pays écartelé en deux entités depuis le siècle dernier. Soit un éclairage indispensable sur les déchirures complexes et incessantes, pas encore cicatrisées, causées en partie par ce voisin tyrannique : le Japon.
Dès 1910, la Corée perd son indépendance au profit de l'Empire nippon. Empire qui ne se prive pas de la saigner à blanc et de nier la culture coréenne jusqu'à en interdire l'usage de la langue. Après la capitulation de 1945, le pays est divisé partagé entre les deux forces dominantes, soviétiques et américaines, donnant naissance à la République de Corée au sud et, au nord, à la République démocratique de Corée. La guerre de Corée répand ses cadavres de 1950 à 1953 ne faisant qu'accentuer les antagonismes entre Coréens résidant au Japon.
Dénommés Zainichis, ces expatriés viennent en partie de l'occupation japonaise, et du besoin de main d'œuvre de l'empire à la suite de la guerre avec la Chine en 1937 puis avec les Etats-Unis à partir de 1941. Besoin en homme pour les mines et l'industrie et besoin en femmes pour la prostitution. Bien que 99% des Zainichis soient originaires du sud, beaucoup préférent se ranger au départ du côté de la Chongryun plutôt que vers la Mindan (alter ego de la Chongryun pour le sud). Cela en raison de la situation respective des deux pays à l'époque. Tandis que le sud subissait de sérieuses difficultés économiques, le nord stimulé un temps par la dynamique de l'U.R.S.S. connut un formidable progrès.
En 1959 débuta le grand projet de retour. Durant plus d'une vingtaine d'années, 90000 personnes émigrèrent du Japon vers la Corée. Beaucoup crurent alors en une amélioration des relations avec le Japon et en une réconciliation du pays artificiellement coupé en deux. Rien, évidemment de tout cela ne s'est réalisé. Les expatriés se retrouvèrent dans des contrées qu'ils ne connaissaient pas, où ils n'avaient pour la plupart jamais vécus. Ils n'eurent jamais la permission d'en sortir. Et l'une des personnes qui a vu ses frères partir, en 1971, rappelle la réalisatrice, "c'était moi."
Chère Pyongyang commence dans le quartier de Tsuruhashi à Osaka. Osaka, là où réside la majorité des Coréens au Japon. De l'arrivée de son père, des circonstances de sa venue au Japon, elle ne dit rien. C'est davantage la suite de son parcours sur lequel elle se concentre, son parcours militant. Aux grandes déchirures de l'Histoire se mêle l'histoire personnelle, ramenée à une dimension beaucoup plus humaine, car plus intime.
Le père, dès les premiers instants est vu comme un homme simple, mis à nu, ou plutôt en caleçon et non plus appréhendé comme un dirigeant politique bardé de médailles, en apparence redoutable. Dans le film, il est là, sur un tatami, en petite tenue, riant. Pas de vibrant discours engagé ici, même si l'on aperçoit sa collection semble-t-il complète des œuvres des dirigeants père et fils de Corée du nord, Kim Il-sung et Kim Jong-il.
Progressivement, Yonghi Yang, tenue par une délicate et sobre sensibilité, fait les allers retours entre les deux versions, celle officielle des manuels et celle plus petite, la sienne. C'est une sorte d'hommage attendri à sa mère, aussi, auquel on assiste, qui a lutté dans l'ombre pour le parti, et chose plus universelle, pour l'ensemble de sa famille. Travaillant dur, se sacrifiant pour son mari, pour ses enfants.
La question de l'identité, confuse se pose en termes douloureux pour Yonghi Yang. Son père, né dans le sud sur l'île de Jeju : où sera-t-il enterré ? Elle, écoutant les Beatles, aimant la culture de la société où elle est née et où elle a vécue : comment faire pour la concilier avec l'enseignement reçu de la mère patrie coréenne chaque jour prodiguée à l'école ?
Surtout que des années après, elle retrouve ses frères, amaigris, qui lui sourient mais qui n'osent répondre à ses questions sur leurs conditions de vie. Car pour les soixante dix ans de son père, elle va les retrouver à Pyongyang. Elle emprunte avec ses parents le chemin que ses frères ont fait en ferry jusqu'au port de Wonsan avant de rejoindre la capitale. La vue du pays dévasté contraste fortement avec le lyrisme merveilleux des discours débordants de socialisme auxquels les touristes ont droit dans le bus.
Ce qui aurait pu aboutir à des paroles larmoyantes et désespérées débouche en fait sur une déclaration d'amour à sa famille restée là-bas. Alors que le pays crève sous la propagande, les statues de bronze à la gloire des deux leaders, la gloriole des parades millimétrées, au-delà de cela, la réalisatrice s'attarde sur sa famille, sur les enfants qu'elle n'a pas vu grandir, sur ces moments si rares, si précieux passés avec eux.
La voix off n'alourdit jamais le récit mais au contraire le porte et donne un ton particulier à cette émouvante lettre. La caméra enregistre avec la légèreté propre du dispositif l'instant présent, grâce particulière, difficilement qualifiable. Tout au long du documentaire, l'émotion est palpable. Difficile de ne pas la partager avec la réalisatrice. Grands instants : lorsque simplement la splendeur de la musique interprétée par le petit fils surgit des ténèbres pendant les coupures de courant ou lorsqu'elle filme son père à l'hôpital au bord de la mort.
Comme d'autres films actuels tournés avec des moyens restreints par le biais de petites caméras vidéo numériques, vague nouvelle initiée par le monumental A l'ouest des rails avant d'autres secousses à venir, Chère Pyongyang remet l'être humain au centre du cinéma avec une intensité bouleversante. Ce qui est fascinant, comme dans certains documentaires des années 70 du précurseur Imamura, c'est de voir comment l'Histoire peut-être relue, vue sous un angle différent, de voir comment les grands mots, les grands slogans, les certitudes de chacun peuvent vaciller soudainement, confrontées à la vérité et au vécu qui se dégagent de ces merveilles de cinéma.
1: Fondée en 1955, la Chongryun, association tentaculaire, regroupe à la fois des groupes politiques, des sociétés, des écoles, des journaux, des banques, et des clubs sportifs.
S.B.
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